Table des matières

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DÉPART

Les Allemands ! ... Arrivés par files de camions, ils s'arrêtaient dans le bourg, torse nu, se lavaient à la pompe. Ces sportifs pas vraiment antipathiques, les gamins allaient leur parler à la porte de leur véhicule. Michel, un jour, leur avait montré sa figurine très à la mode, représentant Hitler accroupi, la culotte basse. On pouvait, dans le trou, mettre une mèche pour faire de la fumée. Un soldat s'était mis en colère. Quelle peur !

- Faut faire gaffe à ce que tu dis, si tu dis "-chisse", par exemple, ça veut dire "tire un coup". Pan ! T'es rétamé. Gérard riait, faisant apparaître ses canines saillantes comme deux crocs. Des militaires à la veste courte, à la petite baïonnette qui leur battait les fesses. Ils les craignaient, mais étaient attirés en même temps par la curiosité. C'était ceux-là qu'on leur avait appris à haïr, l'ennemi ! Ils se sentaient bien fautifs de quelquefois trouver aimables ces jeunes gens athlétiques et blonds.

Le premier contact ! Un vrai choc, une rencontre fortuite au hasard des chemins, le jour où, avec son père, ils allaient voir les dégâts causés par les bombardements à Folligny. Des wagons éventrés, renversés, des voies effondrées, de l'herbe noircie par le feu, et la foule ! Tout le monde essayait de récupérer des vêtements ou des boîtes de thon dans ce chaos. A l'aller, ils avaient croisé une moto, avec un side-car, le conducteur avait un casque et de grosses lunettes et une immense capote. JEAN avait

 

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cru voir une tête grimaçante, des yeux flamboyants, le Diable !

A la Kommandantur de Saint-Germain-en-Laye, ce ne sont pas les mêmes. Ils ont de grandes casquettes dont le haut est très relevé, à l'avant des dorures. Dans le hall, certains ont des colliers de métal leur encadrant la poitrine. Le factionnaire assis derrière le bureau a une espèce de large ruban de deux couleurs avec du rouge à la boutonnière. On entend des claquements de talons et des voix gutturales. Ce ne sont qu'allées et venues, mais tout le monde est occupé, personne ne traîne, sauf ceux qui attendent. Son père est là avec des papiers, il sollicite un laissez-passer pour emmener son fils au Prytanée Militaire replié à Valence par l'Armistice. La lettre est arrivée depuis une semaine.

A la rentrée, JEAN était retourné en classe, mais n'y faisait pas grand-chose. N'était-il pas reçu au concours d'entrée ! .. Il voulait se reposer de cette préparation intensive imposée par sa mère. Elle y avait sans doute trouvé son compte dans sa mission de maîtresse d'école qui l'avait amenée si souvent à le faire travailler : Violon, français, calcul, etc. Il aurait été bien agréable parfois d'aller avec les autres gamins de la Gendarmerie s'ébattre dans la cour, surtout quand Lulu venait le chercher. Mais il y avait toujours quelque chose à faire. Maman lui faisait écrire les dictées les unes après les autres, choisissant dans ses reliures de "l'école Libératrice" pour retrouver les mots où il avait fait des fautes et il réitérait, ces erreurs

 

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occasionnant de nouveaux devoirs. Il était si distrait, il rêvait aux oiseaux, à la mer.

Dans ses jeux, aux soldats de plomb, il organisait toute une vie collective, avec son général ressemblant au général GAMELIN, son Saint-Cyrien, son Polytechnicien, ses deux chasseurs alpins avec le traîneau, le chien, le baril de rhum. Ce n'était pas une grande armée, mais il ne jouait pas beaucoup aux batailles. Chaque sujet avait un caractère, une identité. Il se passait des mini-drames, des expéditions. Il avait construit toute une société, des aventures, des petites histoires, de bons et de méchants, de traîtres et de héros.

Pourtant un jour chez son grand-père, il avait creusé des tranchées dans l'allée du jardin. La terre était noire, granuleuse, sans doute du sable sali par l'humus déposé. A plat ventre à l'ombre du buis, il y avait une odeur fade de bois mort et de feuilles, humide et lourde. Un goût âcre, amer, fermenté, révélait une senteur forte, profonde, relevée d'un bouquet épicé d'obscur, parfum de pluie d'orage. A genoux, c'était le cassis qui dominait, gris, pimpant, de l'arôme de cannelle et de lierre assaisonné de violette sucrée.

Il avait tout labouré ; deux boyaux parallèles bien droits, bien creux, où les figurines planquées se regardaient avec férocité, prêtes à s'affronter dans un combat sanguinaire mais loyal. Mais très vite, à l'affrontement brutal avait succédé l'accalmie, la trêve, et de chaque côté les troupes s'étaient organisées. Plus de bombardements, plus de tirs inutiles. Chacun bivouaquait

 

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au fond de son trou, jouant aux cartes, devisant, et de temps en temps, par-dessus le parapet de mousse, les regards des sentinelles se croisaient, se toisaient, et manifestaient maintenant plus de curiosité que de haine.

A l'immobilisme avait succédé le cessez-le-feu, puis l'Armistice, et chacun sur ses positions avait pris du bon temps avant de regagner dans la joie son pays lointain. Pour lui pourtant, ce n'avait pas été une fin pacifique.

L'aïeul n'était pas content des dégâts, voyait surtout des tranchées, recevant le choc des images, l'évocation de Quatorze, toute une signification personnelle très éloignée de ce que le gamin avait voulu faire. Vraiment les adultes étaient difficiles à comprendre. Il y avait des jeux qui ne leur plaisaient pas.

Chez lui, dans sa chambre, il pouvait recréer tout un monde : les descentes de lit étaient les terres, le lit une montagne, le tabouret capitonné renversé, un bateau voguant entre les écueils à la découverte de mondes nouveaux.

Un jour où il s'amusait bien, sa mère l'avait appelé pour la leçon de violon. Tout en musiquant, il regardait sa troupe par terre dans la boîte en carton et lui donnait, mécontent, des coups de pieds. Elle avait eu pitié, et l'avait libéré.

C'était malgré tout un enfant renfermé, solitaire. Il passait du bon temps à lire ses illustrés. Surtout "Pierrot" ou les "Aventures du Capitaine KARADEC" le passionnaient. Des dessins magnifiques de Touaregs tout

 

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en bleu, juchés sur des chameaux, dans une attitude gracieuse et souple, où l'on sentait la détermination et la force. Des officiers au képi azur avec un croissant de lune, des vêtements bouffants, et le grand foulard volant au vent. Le désert s'imposait, vallonné, lumineux presque irréel, tout en chromo. Des dessins bien propres à exciter l'imagination d'un enfant un peu chimérique, rêvant de fabuleux, de fantastique, pas tout à fait sur terre. Au fond, c'était peut-être ce qui lui avait donné la vocation militaire : cette épopée suivie depuis des années, au fil des aventures, des Spahis aux Méharistes, pour se battre au nom de la France contre les "Salopards".

Son père, de la classe 18, a fait Salonique et en a ramené, avec le paludisme, une immense photographie panoramique étalée sur tout un mur de la salle à manger. Un oncle disparu dans sa famille, toutes les traces encore fraîches d'un conflit resté très proche. Il a écouté, tout petit, les histoires des visiteurs contant leur guerre, le Colonel admiré : un homme droit, pur et dur, adoré de ses hommes, voilà ce qu'il veut devenir. Sa grand-mère, quand il était tout petit, lui parlait du Paris de 1914, des sergents de ville surtout. Traînant leurs grands sabres, ils faisaient des étincelles en frottant le pavé. Cette brave femme ne s'en doutait pas alors : elle éveillait ainsi chez ce bambin de trois ans une ambition militaire.

Cette vocation, elle s'était affirmée à six ans. Il voulait être soldat et demandait une panoplie. On lui avait suggéré "officier". Sa mère réussissait à accommoder ce désir avec le sien : le Père Noël dans la cheminée dépose

 

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une panoplie de médecin major. Bien sûr, les pansements, la boîte de coton ne l'amusaient guère, mais il y avait aussi un képi avec du velours, et un sabre ! Il l'a encore ! Avec son fusil, son pistolet et tous ses jouets précieusement conservés dans sa chambre. Il y a aussi dans son bric-à-brac la chéchia de son père retrouvée par sa tante dans le grenier, un peu piquée des vers sur le devant. Mais une vraie, rouge, il la met fièrement.

Oh bien sûr ! La maman n'est pas du tout enthousiaste. Elle est patriote, comme tout le monde l'est à cette époque, mais elle est institutrice. Elle a rêvé pour son fils unique, d'un métier au service des autres, au rôle humain et fraternel, proche de son idéal de dévouement. Le papa ne l'a pas influencé et l'a laissé libre en homme bon et juste. Très consciencieux, absorbé par ses tâches de chef de brigade, au fond, ils se voient peu, JEAN est presque toujours dans une ambiance d'école qui déroute un peu son père. Mais ce coeur excellent et discret chérit son fils et le lui montre dans de rares moments de liberté, où ils jouent ensemble. Il fait maintenant l'impossible pour obtenir un laissez-passer.

Les passages de Zone Occupée en Zone Libre sont pratiquement impossibles. Après de longues attentes, des déplacements sans fin, il l'a obtenu ! Ils vont pouvoir partir.

 

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LA HAINE

ça commençait à bien faire. JEAN était furibard, mais trop tard : la rigolade et l'hilarité, c'est désarmant.

Il était maussade depuis quelques jours. Tout allait de mal en pis, et puis le temps était moche, on s'ennuyait ferme ce jeudi après-midi. Au début de l'année, il y avait eu un pion qui faisait du cinéma avec son appareil dans la salle de dessin. C'était bath ! De vieux films : les dieux du sport, des Charlots, du muet, mais pour JEAN déjà tout un monde. Auparavant, chez lui, il était allé une seule fois au Cinéma à la ville, pour voir Blanche Neige et les sept nains. Un film merveilleux, tout de couleurs, de grâce, de tendresse. Il en était encore ému. Dame ! Dans sa campagne, il n'y avait pas de salle. Peut-être que le curé faisait des projections le jeudi au patronage. Mais il n'était pas question pour lui d'y aller.

En Normandie, la guerre scolaire était larvée, mais très présente. Chacun chez soi, chacun pour soi. Il fallait bien accepter d'amener les élèves à la messe du 11 novembre, mais le catéchisme : un prétexte à enquêter sur l'école. Un jour, le curé était venu menacer. Il y avait en

 

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classe, un garçon assis à côté d'une fille. Les élèves ne pourraient pas faire leur communion ! Et devant cette menace terrible pour les familles, sa mère avait dû céder. Elle n'appréciait pas non plus que les religieuses sollicitent les familles, à l'occasion d'une piqûre par exemple ou que l'employeur pose ses conditions. Aussi comme tous ses collègues, elle bouffait du curé. Elle était bien obligée de supporter la Sainte Vierge en plâtre sur son étagère dans la classe. Dans certains villages, l'instituteur l'avait retirée. Il y avait eu des pétitions, des manifestations de familles groupées autour de leur prêtre. La règle voulait que l'on respecta l'état de fait. Mais si les peintres enlevaient la statue pour effectuer des travaux de réfection, l'enseignant pouvait s'opposer à la remise en place.

Tout ce climat de susceptibilité, de prévention, de parti pris, coupait le village en deux au moment des élections, séparait dans l'ignorance l'un de l'autre et par le préjugé, un pédagogue et un ecclésiastique, pourtant si proches dans leurs conceptions, leur humanité, leur dévouement. Voisins dans leur vocation et leur amour des autres, égaux dans leur dénuement et leur pauvreté, ils n'étaient séparés vraiment que par leur ressemblance, et la similitude de leur mission. Cette proximité les faisait se craindre l'un l'autre, se méfier, se suspecter, sans doute parce que, au fond d'eux-mêmes, ils ne toléraient pas ce partage. Cette comparaison fraternelle, cette concurrence dans le rôle, dans l'influence, et peut-être dans la

 

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possession les opposaient. Rivalité de l'instituteur conseiller de l'esprit et du curé confident des âmes.

En tout cas, on n'aurait même pas envisagé l'idée de laisser JEAN aller au patronage.

Tous ces souvenirs étaient loin et JEAN prenait de la distance. Ici il y avait plus grave : pas de rouge et de noir séparés par leur similitude, rivalisant dans le service des autres. La jungle, la confrontation de personnalités à l'état brut se mesurait dans le quotidien, s'affrontait par nécessité parfois, par orgueil quelquefois, mais aussi souvent pour rien, pour le plaisir.

Dans le dortoir nonchalant, rien à faire, l'après-midi à tuer. Les histoires arrivaient toujours dans ce moment d'ennui, de vide.

En discutant, MURDINE avait désigné les mains de JEAN, ces mains gercées, fendillées, où la crasse s'était incrustée dans les fentes. Difficile de se sécher avec ce torchon de grosse toile, neuf donc trop raide, et toujours mouillé. Descendre dehors les mains humides donnait des crevasses. Le savon n'avait pas d'effet, trop profond ! Il aurait fallu de l'eau chaude. Mais les robinets de cuivre branchés sur l'unique tuyau horizontal ne distribuaient que de l'eau froide.

- T'es dégueulasse ! Regarde tes mains.

- T'as vu ce salaud, ses paluches ! T'es dégoûtant !

- Y s'lave jamais, faut croire !

 

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JEAN n'appréciait pas de se faire traiter de sale. Trop fier pour se justifier, expliquer à ces cons l'inefficacité des ablutions.

Inoccupés, les autres se montaient petit à petit.

Marrant de le voir tout rouge et râlant. Autant le faire mousser un peu pour rigoler.

- Sûrement que t'as pas d'savon ou bien alors c'est du savon noir.

- Y connaît la toilette que le 36 du mois !

- Moi je veux pas qu'y touche au pain à table avec ses mains crasseuses.

POUPET, toujours content de s'amuser un brin suggérait :

- Y a qu'à l'débarbouiller de force.

- C'est ça, on va l'doucher.

- "Et la tête, oui oui oui ! Et la tête non non non ! Et la tête sous le robinet" !

C'était parti. Tous s'y mettaient. Saisi, agrippé, poussé, tiré, par toute une bande de braillards, JEAN se débattait, cognait des poings et des pieds. Mais il avait beau se laisser traîner, il pouvait seulement ralentir la progression. Plus on allait, plus ils étaient nombreux. Il y avait ceux qui le malmenaient, le ceinturaient, lui faisaient une clé aux jambes, le portaient, et ceux qui regardaient en se tapant sur les cuisses. Mètre par mètre, ils étaient arrivés, et le robinet grand ouvert éclaboussait. Là ce n'était pas si facile. JEAN s'arc-boutait au rebord de ciment, cela lui donnait de la force. Et puis les autres se

 

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faisaient aussi asperger au passage. Tout s'était terminé dans une débandade joyeuse, quand JEAN, profitant d'un moment de flottement, était monté sur la margelle et avait commencé à les arroser.

Salauds ! Ils lui avaient foutu la tête sous la flotte. Son treillis était trempé jusqu'à la ceinture. Il en fallait plus pour le gêner, mais l'humiliation ! Ils l'avaient pris de force. Il avait dû subir la loi du groupe. Il n'avait pu échapper à un sort odieux, d'autant plus intolérable qu'il était ridicule. Se battre, recevoir des coups, ce n'était rien pour lui. Mais là, être obligé par la violence à courber la tête, réduit à la passivité, submergé par le nombre, et en plus se faire foutre de lui ! JEAN était blessé dans son orgueil. Jamais il ne leur pardonnerait ! Salauds, lâches ! Ils s'étaient mis à plusieurs, et ses bons copains rigolaient. JEAN était hors de lui. Il sentait monter en lui toute une rancune, toute une passion vengeresse... la haine !

 

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CHAROGNÉ (charogné)

JEAN se tenait bêtement au milieu du réfectoire. Il ne savait pas où aller, sa tablée supprimée. Il y avait des absents à l'infirmerie, il fallait compléter les places libres. Au début, sans trop de difficultés, il s'était casé à une table de Quatrièmes assez gentils. Le malade était revenu, et il avait beau regarder, il ne voyait pas de trou. Difficile de faire le tour de tout le réfectoire, et puis les autres n'aimaient pas tellement, ils préféraient ne rien dire et avoir une part de plus.

Quand il y avait moins de manquants, ils étaient réunis à trois ou quatre couverts, là c'était la fête. La cuisine ne mesurait pas juste, les plats étaient bien remplis. JEAN n'était pas toujours assez vif pour repérer, et les autres le devançaient. La plupart du temps il était le dernier à pouvoir se débrouiller... et il y avait toujours un ou deux absents ailleurs à suppléer.

 

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Il avait beau regarder partout, il se heurtait à des visages fermés, le nez dans leur assiette. Apparemment trop intéressés par leur déjeuner ils n'avaient pas le temps de lui répondre. Ailleurs on se moquait de lui.

- Alors miteux ! Tu bouffes pas, pourquoi tu glandouilles ? Viens ici ! Et JEAN, allumé par l'espoir, s'apercevait trop tard. Justement là, ils étaient douze et ils rigolaient.

- T'as qu'à t'asseoir par terre, ou t'as qu'à aller te faire foutre ailleurs !

Il partait la tête basse, faire le tour de l'énorme réfectoire bruyant, de table en table et demander :

- Avez-vous une place ? C'était démoralisant, il aurait préféré se sauver, aller se cacher quelque part au lieu d'être là, vu de tout le monde, celui qui quémande, celui qui a besoin. Mais il n'avait pas le choix, il lui fallait bien manger et le temps passait.

- Que fait-il là au milieu à regarder ?

- Ah ! C'est un de ces pauvres types qui servent de bouche-trous. Je vais m'occuper de lui. à la vue du pion qui inspectait, à la table des Troisièmes, on se resserre et une assiette apparaît. Ils étaient onze mais étalés pour le camoufler.

- C'est un peu tard. Il n'y a plus d'entrée. Tiens. Voilà un morceau de viande et de légumes.

La portion de pot au feu était minuscule. Surtout du gras avec une carotte et une feuille de chou. C'était

 

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plutôt juste mais comment faire ? Les grands étaient les maîtres, et ceux-là des vaches.

Maintenant JEAN connaissait toutes les tables. Spectateur et souvent victime, il avait mesuré toute l'étroitesse, l'égoïsme, la brutalité de ces petits hommes. Sa détresse n'était pas profonde au point de ne pouvoir les juger dans leur rapacité et leur avidité sans grandeur.

Normalement un chef de tablée servait. Mais suivant le tempérament des convives, on retrouvait autant de systèmes que de groupes. Parfois celui-ci essayait de se montrer objectif et de répartir justement, se servant le dernier. Cette tentative la plupart du temps avait raté. D'abord il y avait toujours des mécontents pour rouspéter. Et puis c'est déprimant d'être critiqué. Autant avoir la paix. Plus facile au fond de se mettre avec les plus forts, ceux qui savent s'imposer. Autant bien les servir pour les faire taire, et pourquoi pas se garder un bon morceau. Les autres la boucleraient. Mais c'était encore difficile, tout le monde râlait. Cette loi du plus fort avait capoté, même les favorisés se sentaient lésés, et se trouvaient toujours mal servis.

Heureusement ce n'était pas la règle. Il y avait aussi les braves types. Ils réussissaient à surnager et à s'en tirer sans trop d'avanies. Ils étaient isolés, brebis chez les loups ! Parfois aussi, si c'étaient les plus nombreux, ils savaient s'imposer un système plus juste.

Chez les plus calmes, l'un d'eux, dos tourné, désignait le bénéficiaire du lot préparé par le responsable. C'était long et pas sans bavure.

 

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Le système le mieux accepté était celui où chaque convive choisissait naturellement. Le dernier était bien sûr le moins bien servi. De gueulantes en conflits, on en était arrivé à un équilibre. Aussi, quelquefois le privilège s'était démocratisé. Le premier à choisir changeait tous les jours, et l'ordre faisait le tour de la table de manière immuable, même si l'élu était absent et remplacé.

Mais il y avait aussi les actifs, les turbulents, ceux auxquels il fallait du mouvement, de l'effort, de la compétition, du mérite. Dès la porte ouverte on se précipitait. Le premier arrivé à la table râlait "pre" ! Le deuxième "deux" le troisième "trois" etc... Cela se faisait dans un débordement de bousculades et de glissades. Et dans une cacophonie de cris, la plupart arrivaient en même temps. C'était celui qui gueulerait le plus fort. JEAN n'osait pas s'affirmer, se voyait rétrograder par les plus culottés affirmant avoir crié avant lui.

Mais, pour JEAN, actuellement, c'était du pareil au même. L'idéal c'était d'avoir une place quelle qu'elle soit et d'y faire son trou.

La veille il avait été à une bonne table. Eh bien, il avait été pris de court ! C'était le tour de celui qu'il remplaçait de choisir le deuxième. Certains avaient un peu râlé mais, c'était la règle, elle avait été appliquée. JEAN en avait été décontenancé. Il ne savait pas comment faire. Désemparé par cette chance inattendue et inhabituelle, il avait pris au hasard le premier morceau à se présenter devant lui.

 

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Au fond, il fallait être préparé. On ne s'installe pas d'emblée dans une situation confortable quand on est en position instable, un jour blanc, un jour noir. Dans son état actuel de dépendance, ballotté par les circonstances, timide, étouffé par l'adversité, il aurait préféré être servi par un bon chef de table resté juste. Là, évidemment, tout semblait baigner dans l'huile. Pas de bruit, pas de dispute. Il n'était pas habitué à cette acceptation de la loi commune, et le fait d'être étranger et d'avoir quand même bénéficié d'un tour de faveur l'avait dépassé.

Sa position d'errant lui avait appris à juger tous les systèmes, de la dictature à l'anarchie, en passant par l'autodiscipline. Il vivait ainsi concrètement combien toutes les sociétés étaient fragiles, à la merci des caractères et des personnalités. Il y avait ceux qui osaient dominer même au prix d'un conflit, et ceux qui par crainte de complications, acceptaient tout pour leur tranquillité, ceux qui arrivaient à créer, à instituer un système raisonnable, si les plus forts étaient aussi les plus calmes.

Mais il ne suffisait pas d'instituer un règlement. Il fallait aussi que les sujets soient dans un état d'esprit leur permettant de s'y intégrer, d'y prendre leur part dans la sécurité et la sûreté d'eux-mêmes, qu'ils se sentent assez forts pour user de leurs droits, qu'ils aient suffisamment d'assurance pour en profiter pleinement.

Cette société d'enfants indépendants en dehors de toute contrainte extérieure, avait accouché d'autant de procédés coutumiers à la mesure des tempéraments. Cette éclosion spontanée s'était affermie de jour en jour.

 

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Et l'institution de chaque micro groupe survivait et se maintenait comme un équilibre stable.

Pourtant, à l'intérieur de la règle maintenant établie, chaque avantage se disputait âprement et rudement.

Le partage du pain en était le haut moment, une cérémonie, presque une consécration.

Pour douze, chaque tablée touchait deux boules. Des calculs savants avaient abouti à un mode de partage unanimement respecté.

Chacun avait d'abord un demi-quart de boule, et la division était soigneusement surveillée, discutée. Chaque portion était soupesée, mesurée, comparée. L'habitude, les confrontations, les réclamations, amenaient un contingentement équitable.

Pour le restant, une demi-boule, le génie chamailleur et inventif l'avait fait diviser en douze parts égales. La demi-boule devenait deux quarts de boule. Chacun était découpé transversalement, et la tranche épaisse ainsi obtenue était séparée en trois morceaux triangulaires, le "rab". Un demi-quart de boule plus un sixième de quart de boule ! ...

Le pain... C'était pour eux une valeur et une richesse, le "rab" de pain, une monnaie. On le gardait dans sa poche pour le soir, on en faisait des provisions pour la "vacci", on l'échangeait contre des cigarettes, des "troncs", on le pariait, on le troquait, on payait avec

 

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l'intérêt de ses dettes... C'était leur or et leur argent, leur nécessaire et leur trésor. Oui c'était leur pain quotidien. '

Il aurait fallu assister au partage. Il se faisait tantôt dans un silence religieux, tantôt dans le chaos et la hargne.

- Salaud ! Tu m'as charogné, le morceau de PAINSAUD est plus gros !

Et on rognait un petit morceau par-ci, une miette par-là pour arriver à l'égalité souhaitable.

D'inégalités en égalités, d'exclus et de rejetés, en tolérance et acceptation, imposées par des lois spontanément jaillies, en heurts, en frottements, ces futurs adultes s'acheminaient, par la pratique et par l'expérience, par la confrontation et la nécessité d'un ordre reconnu, vers une prise de conscience sociale. Ils parvenaient à une connaissance et une reconnaissance implicite, intuitive et vécue des hommes comme individus, et comme une partie d'un groupe, d'une collectivité.

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A LA PORTE

Ce n'était pas la première fois cette semaine. Systématiquement, à chaque cours d'allemand, LAMEILLE le mettait à la porte. Aujourd'hui, en arrivant, il lui avait fait signe de sortir. Il ne se donnait même plus la peine de parler, ça l'amusait le prof, et lui permettait de faire le malin devant les autres qui rigolaient. Pour JEAN, quoi faire si ce n'est s'en foutre ? Il était sans défense devant cette autorité délibérée, c'était foutu, c'était foutu !

Pourtant il l'aurait bien aimé cet enseignant ! Jeune, carré, direct, et l'allemand lui plaisait. Mais tout avait mal débuté. Ils faisaient des traductions écrites de textes en classe, le livre avait un lexique à la fin. Il aimait bien étudier la phrase, chercher le mot inconnu. Ces mots aux étranges sonorités gutturales et fortes, éveillaient en lui toute une quantité de sensations chatoyantes et d'émotions romantiques. Un jour, il s'était aperçu que son bouquin n'avait plus ce vocabulaire à la fin, c'était pourtant le même ? Le nom avait été gratté ! Par un effort de réflexion, il se rappela l'avoir prêté à son voisin, MURDINE. Le salaud, il avait fait échange sans rien dire. Pris de colère, il avait rouspété, mais quelle preuve ? Au cours de cet esclandre, sans chercher à comprendre, le prof l'avait éjecté. JEAN aimait bien l'allemand. Il avait un dictionnaire. Pendant les exercices, en classe, il essayait de s'en servir. Non, impossible ! Le prof n'acceptait que le lexique. Devant un dico il voyait rouge, il l'avait pris et l'avait envoyé à travers la classe. Il n'était déjà pas en si

 

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bon état avant, maintenant il était tout disloqué. Parce qu'il avait tenu tête et avait voulu s'expliquer, dans sa soif de justice, il s'était fait mal voir. On n'a pas intérêt à attirer l'attention, à se faire repérer. Il le savait, mais c'était trop fort. Il ne supportait pas l'arbitraire. Il aimait la discipline d'accord, mais il avait besoin de pureté, et du respect de ce que chacun a d'intime et de chaud en lui-même. Au lieu de comprendre, le prof lui avait conseillé d'emprunter le livre de son voisin. Comment faire ? Lui aussi en avait besoin pour avoir le texte, disait-il ! Et c'était celui qu'il lui avait piqué ! Entêté, sûr de son bon droit, mais aussi désireux de réussir à faire quelque chose, en l'absence de lexique, JEAN avait essayé à nouveau son dictionnaire à la leçon suivante.

Le conflit était né, impossible de travailler sans se faire foutre à la porte, impossible de réaliser les traductions des textes sans pouvoir chercher certains mots... Et petit à petit, JEAN s'était enfoncé dans la déchéance, l'échec, la nullité désespérée.

Au début, il avait essayé d'écouter à travers la porte. Impossible. Les autres à l'intérieur travaillaient, bénéficiaient des cours, progressaient. Lui, là, avait déjà du retard et ne pouvait pas se rattraper. Qu'en penserait sa mère ? Que faire ?

- Qu'est-ce que tu fais là ?

Hébété, JEAN ne savait quoi dire. C'était le secrétaire, il était du même pays que son père.

 

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- Tu es encore à la porte ! Ce n'est pas comme ça que tu vas faire des progrès. Regarde tes notes, pense à tes parents, ils se font tellement de soucis.

- C'est pas d'ma faute, je n'ai rien fait.

- C'est vrai que tu te fais renvoyer à chaque classe d'allemand ? ,

- Oui

- Le secrétaire passait-il par hasard ou était-ce l'effet d'une vigilante amitié ? En tout cas, le surveillant général était lui aussi arrivé accidentellement. JEAN avait pris une sérieuse algarade, mais il avait été réintégré.

Depuis, il restait en classe mais on l'avait changé de place. Dans son coin il ne gênait pas. Il ne comprenait pas pourquoi ostensiblement le prof ne s'occupait pas de lui. S'il levait la main pour répondre, toujours un autre était interrogé. Oh ! Il n'était plus puni, mais tout ce qu'il faisait était tourné en ridicule, et le ricanement du Maître encourageait la classe dans son rejet.

Il s'était sans doute passé quelque chose qu'il ne pouvait imaginer. Le chien battu, la victime, ignore ce que se disent les grands par-dessus sa tête.

 

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Pâques1941

LE RHÔNE

D'en bas, il entendait sa maman pleurer, des sanglots, des étouffements, des cris. Il avait essayé d'aller la voir, mais avait redoublé son désespoir. Elle l'avait renvoyé. Son père était bouleversé, le visage fermé. Il ne savait plus quoi faire, et attendait.

- Dis papa, qu'est-ce qu'elle a maman ?

- Tu dois bien savoir pourquoi.

- Non.

- Tu sais bien ce que tu m'as dit ce matin.

C'était ça ! Il avait trop parlé ! Certaines choses intimes devraient rester secrètes. Il s'était confié à son père dans un moment d'abandon et avait été trop bavard.

Le Rhône tournoyait, remuait, bougeait, c'était un énorme fleuve boueux et tourmenté, vraiment méchant. On sentait ses colères devant chaque obstacle. On devinait sa puissance, quand on lui jetait un morceau de bois, à la manière dont il l'engloutissait dans ses tourbillons. Par son cours agité et tumultueux, il entraînait des arbres comme des fétus. Le fleuve l'attirait. Il représentait son contraire à l'extérieur, mais symbolisait tout ce vacarme au-dedans de lui, la crépitation des idées, le bouleversement des émotions, le mouvement des pensées. JEAN se retrouvait dans cette mouvance comme dans un

 

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symbole. Il en avait peur en surface, mais au fond c'était un ami semblable, avec ses impulsions, ses égarements, ses débordements. Celui-là n'avait pas de face cachée, il se montrait tel qu'en lui-même. Cette franchise, ce mépris de l'apparence lui plaisaient. II avait trop connu l'hypocrisie des hommes, des copains vous laissant tomber dans les coups durs, et se mettant du côté des plus forts ; des adultes à l'aspect impeccable, au visage serein dont on découvrait petit à petit les faiblesses, la petitesse dans le quotidien. Comment ils se faisaient une tête en se mettant à l'abri derrière une barbe, derrière une pipe, derrière un képi. Ainsi ils se donnaient un air d'autorité, un pouvoir usurpé. L'occasion les révélait incapables de la moindre idée constructive, et ils trouvaient issue à leur indécision dans la fuite ou le coup de gueule inutile. Il sentait son ami l'appeler, et gardait cette invite dans son esprit comme un recours, comme un terme ultime à ses problèmes.

Rien n'allait ! Ses résultats scolaires étaient lamentables. Les profs se moquaient de lui, de son aspect balourd, de son air absent. LAMEILLE lui avait dit qu'il avait des yeux de morue crevée. Ses copains se foutaient pas mal de lui. Ses rêveries l'isolaient. Il avait l'air calme, se mêlait peu au chahut, et par crainte d'avatars se tenait à l'écart... Il décevait ses parents et les désespérait. Alors ? ...

On avait fait sauter le pont au moment de l'invasion. Sa reconstruction était difficile. Tous les dimanches, ils passaient, en allant à la messe, sur une passerelle provisoire presqu'au ras des flots. Il envisageait

 

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un jour de quitter le groupe, de passer à travers les croisillons de la balustrade et de plonger. Quand son père lui avait demandé : que comptes-tu faire ? Il avait répondu :

- Je ne sais pas ! Peut-être au fond du Rhône...

Il l'avait dit sans trop y penser, en confiance. Il n'avait pas prévu l'information de sa mère, et pour elle le drame.

Pourtant jusqu'ici, les vacances s'étaient bien passées. On ne parlait pas de l'école. Le séjour était trop bref pour le gâcher par des inquiétudes et tout le monde était si content de le revoir ! Ils étaient allés chez sa grand-mère, avaient bu du cidre bouché, une boisson pétillante, douce et forte, mais pourtant une personnalité, une robustesse derrière un esprit aride. Et même, ils avaient bien rigolé un jour, quand, ayant des ananas en tranches, il avait dit :

- C'est de la pinne en conserve.

Son père avait failli s'étouffer tellement il avait ri ! Il était heureux de voir son fils affranchi, employer un langage d'homme, s'échapper des jupes maternelles pour parler comme au corps de troupe.

- Il doit en savoir bien d'autres !

Dame oui, il en savait bien d'autres, et des chansons, et des histoires, mais ce n'était pas l'endroit de les dire.

Maintenant sa mère était lamentable. Elle avait soudain compris la profondeur de l'angoisse de son fils, sa détresse. Il y avait autre chose de beaucoup plus grave à craindre en dehors d'un échec ou un renvoi.

 

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Après lui avoir fait promettre de ne pas le faire, ils avaient essayé d'oublier.

 

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L'ARMÉE

RABARSOC était sec. Tout en lui évoquait l'aridité, le nez long et un peu busqué, les joues osseuses aux pommettes saillantes, la tête haute et étroite, les lèvres fines toujours serrées, les yeux bleus très clairs, le visage imberbe.

Aux Enfants de troupe, il était monté lui-même par ses mérites : Saint-Maixent, la guerre dans les Chasseurs. Bien sûr, ce n'était pas la voie royale, la lignée noble et aristocratique du Prytanée et des grandes écoles, cette pépinière de la garde prétorienne. Mais lui, il avait vécu

 

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péniblement et difficilement, avait gagné par son travail, par l'effort, par la discipline, par le conformisme, petit à petit ses galons. L'Armée, il connaissait. Il l'avait vécue de bas en haut, petitement, laborieusement, mais sans médiocrité et sans rancoeur.

Avait-il eu la vocation au départ ? Il était pauvre, originaire d'un pays sans richesse, aux terres peu fertiles. Le père s'était engagé, et avait trouvé dans l'Armée une famille et une raison de vivre. Son fils, il l'avait eu tard, au retour de ses campagnes, l'avait adoré à l'image de sa femme jeune trop tôt perdue, l'avait choyé. Mais s'il était père, il ne pouvait être aussi la mère. Le gamin vagabondait dans la campagne, faisait l'école buissonnière. Il devait pourvoir à son avenir. A treize ans, après une conversation sérieuse, André avait fait son choix. Et après tout avait-il le choix ? L'école primaire c'était fini et il n'avait pas envie d'être ouvrier agricole. Fils de sous-officier, il pouvait aller aux "Enfants de Troupe". L'expérience ne lui déplaisait pas. Il sentait au fond de son âme indépendante le besoin d'un encadrement, de garde-fous, de limites pour le guider, le protéger contre lui-même et lui donner une chance. Cette chance, il l'avait prise à bras le corps. La progression avait été difficile. Il n'était pas tellement doué pour l'étude, mais en s'acharnant sans jamais se décourager, il avait monté petit à petit, degré après degré, l'échelon de la hiérarchie militaire. Croix de Guerre en 1939 pour sa tenue au combat, il aurait pu espérer une belle carrière s'il n'y avait eu l'Armistice. Cette défaite honteuse, il en

 

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souffrait. Les conditions humiliantes, il s'y conformait, il était un soldat, un soldat ne discute pas les ordres de ses supérieurs.

Lieutenant, on l'avait nommé chef de groupe au Prytanée : cette désignation l'avait surpris. L'A. E. T. avait toujours eu un complexe, un sentiment d'infériorité vis-à-vis de cette pépinière d'élites d'où sortaient tant de généraux et de maréchaux. Souvent ses camarades avaient exprimé agressivement leur jalousie envers cette caste de futurs officiers. Mais il n'avait jamais partagé cette animosité. Il regardait les autres avec indifférence, tout était possible aux ambitieux ! Il suffisait de vouloir. Justement maintenant l'Armée lui prouvait son objectivité, son manque de parti pris, puisque à lui, sorti du rang, on lui confiait la formation militaire des éléments les plus doués.

La hiérarchie savait ce qu'elle faisait. Elle était sage. L'Armée devait être une grande famille d'individus bien formés, respectueux des règles mais attachés entre eux par un sentiment au-dessus de la discipline. Les récents combats avaient montré comment les chefs les plus proches de leurs hommes, ayant su créer un climat de confiance, une complicité, avaient spontanément été suivis, même, pour un combat désespéré. Ceux-là, on les aimait, on s'était sacrifié pour eux et par eux. Malheureusement, beaucoup avaient payé de leur vie l'exemple et l'élan, propulsés par le don d'eux-mêmes, le sacrifice du meneur au service des autres et d'une cause juste. Après des siècles de sujétion méprisante, il y avait quelques hommes à L'État-Major capables d'y réfléchir.

 

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L'Armée commençait déjà à prendre son grand virage. Ce tournant la mènerait par la suite à des unités d'élites, centuries de combattants sans peur, forts, hardis, bien entraînés, vainqueurs, parce que menés par des officiers sans passementeries, presque sans galons. Gradés reconnus et suivis sans contrainte, pour ce qu'ils apportaient et donnaient aux autres. Soldats entraînants au combat d'autres soldats avec un savoir-faire reconnu, dont les ordres à peine formulés étaient exécutés, comme naturels et allant de soi dans l'intérêt commun.

Ces gamins à former, RABARSOC allait leur donner par l'image de lui-même, par son style, par son allure, par son comportement, une formation militaire progressive, presque insidieuse. L'imbibition, l'imprégnation quotidienne, sans à coup, mais aussi sans accroc, allait les marquer, et sans qu'ils s'en aperçoivent, leur donner un état d'esprit leur permettant plus tard toutes les réussites.

Ils en avaient bien besoin, souvent volontaires et cabochards, ces étudiants, ces élèves, n'auraient pas accepté une discipline imposée. Ils l'auraient rejetée ou s'en seraient accommodés en vivant à côté. Rêveurs, plutôt intellectuels, ils se faisaient de l'Armée un idéal, pas forcément une réalité. Il appartenait à RABARSOC de les ramener sur terre, de leur inculquer non pas un savoir, mais l'essence, l'état d'esprit indispensable.

Ces lycéens, des bouffeurs de livres, rêvaient d'action plus qu'ils ne la vivaient. Bardés de certitudes, ils brassaient l'idée noble et l'honneur, gonflés de lumière et

 

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d'orgueil et orbitaient dans les nuées. Ils avaient besoin d'être amarrés à terre par un guide, dont la vie s'était chargée de tanner une peau incrustée des cicatrices des petites blessures du vécu, un pilote ayant appris son métier petit à petit dans l'humilité, dans la routine quotidienne.

 

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L'AMITIÉ

Impeccable dans son garde-à-vous et son salut, JEAN se présentait au bureau du Lieutenant. Il apportait à la signature sa permission glissée dans le revers de la manche de sa veste. RABARSOC le regardait en connaisseur, appréciait l'évolution. Sa politique avait fait son oeuvre, la semence avait germé. Il avait laissé agir le groupe, l'éducation par l'effort réalisé pour surmonter l'obstacle, par les difficultés dépassées, par les épreuves maîtrisées. Lui, de loin, s'était contenté de se montrer un exemple et, à la proue du bateau, d'indiquer la direction à suivre, conscient des bourrasques et des tempêtes, mais s'imposant de les ignorer pour laisser mûrir le fruit.

 

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Maintenant tout prenait forme, la larve molle et maladroite était devenue une chrysalide dure et cuirassée. à l'intérieur se produisait la mutation, la lente évolution. Il y avait une métamorphose d'où s'échappait un papillon vif et agile, robuste, capable de s'adapter aux courants ascendants, descendants, latéraux, tout en maintenant son équilibre et son cap, armé pour affronter une vie aventureuse et difficile.

Oh ! Il y avait eu des faux pas, le travail n'était pas terminé. Au contraire, il devenait maintenant plus actif. La fermentation avait fait son effet. Il convenait maintenant de travailler la pâte et de lui faire prendre forme, en attendant que la cuisson, la mise à l'épreuve, lui donnent une apparence définitive.

- Que sont ces fantaisies ? L'autre jour, me dit-on, vous avez mis votre veste de pyjama avec votre cravate comme s'il s'agissait d'une chemise civile. Vous devez porter l'uniforme comme il est, avec la chemise sans col et la cravate par-dessus. Compris ?

- Oui, mon Lieutenant.

- Rompez !

Et dans un dernier salut et un demi-tour très étudié, JEAN quitte le bureau, l'allure raide, gonflé d'orgueil par l'amitié et l'estime ressenties sous les paroles bourrues. Semonce bien faite pour camoufler une sensibilité et peut-être une faiblesse intime.

Au fond, tous les hommes étaient faits de la même chair. Souvent la peau changeait et le ton, mais à l'intérieur, ils éprouvaient les mêmes hésitations, les

 

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mêmes craintes, les mêmes angoisses. Le tout était de savoir se dominer, de pouvoir maîtriser ses sentiments, la panique ou la colère, pour donner l'image d'équilibre et de force qui signale les vrais chefs. Il n'appartenait pas au responsable de montrer ses fragilités et ses lacunes, pas au héros de trahir sa peur. Il s'agissait d'inspirer confiance, de rassurer, d'être un exemple. Si on voulait commander aux autres, il fallait avant tout se gouverner soi-même.

L'encadrement était maintenant vraiment militaire. Chaque classe avait un adjudant, un vrai, en uniforme. Plus de pion. Ils ne s'en plaignaient pas ! La présence bougonne mais chaleureuse des sous-officiers leur paraissait bien préférable au laisser-aller et au manque d'intérêt des surveillants présents seulement pour la panse.

A l'aise, ils se sentaient déjà formés. Le lit au carré, l'allure militaire, ils l'avaient. Pour eux, la discipline du groupe, le maintien et la rigueur du soldat faisaient partie d'eux-mêmes. C'était leur choix. Après s'être sentis abandonnés dans leur vocation pendant un an, cette confrontation avec l'armée, la véritable, était pour eux comme une récompense.

Et puis ces sous-officiers étaient sans détour, tels qu'en eux-mêmes, ils n'essayaient pas de dissimuler ni de tricher. Il n'y avait plus de foyer central comme l'année précédente. Chaque groupe avait le sien. Le soir, ANGLAS buvait un rhum et faisait la cour à la serveuse, grosse fille rougeaude et un peu gauche. Les élèves l'écoutaient, essayant de s'amuser de ses plaisanteries grasses, de ses compliments balourds. Parfois, ils avaient

 

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eu envie de l'aider à s'exprimer d'une manière plus stylée et plus noble, mais au fond, peut-être cette allure de soudard plaisait-elle à la demoiselle ?

Ils étaient toujours aussi dissipés et aussi chahuteurs, sans être rebelles. Pas vu, pas pris. L'autre juteux, quand il les surprenait, les apostrophait d'un air sévère, camouflant mal son amusement :

- Avisse à Vousse, la prochaine fois je vous fous dedans.

"Avisse à Vousse", le nom lui en était resté.

BALLURD était un bizuth. Il venait d'arriver seulement en Cinquième. La chambrée n'était pas méchante, tous des braves types, et on ne l'embêtait pas trop. Ce n'était pas comme ce pauvre FOURNIL. Ah ! Ils avaient voulu l'avoir, maintenant qu'est-ce qu'ils lui en faisaient baver dans la carrée d'à côté !

- Cire-moi mes chaussures, bizuth !

Et dans les queues, il se faisait accaparer*. Tire-toi de là Bizuth, c'est ma place ! Calte* !

Et il devait se laisser faire. Les anciens avaient priorité. Comme il était le seul nouveau, il était toujours le dernier servi.

Dans sa piaule, au contraire, JEAN appréciait la bonne camaraderie. Il y avait la Matrone, un brave, calme, un bon gros pas très causant, pas très prêteur, mais pas embêtant. La Chouette, dans un accès de générosité, l'avait mis à côté de lui en classe. C'était un bon exemple, il était organisé, soigneux, et ses cahiers étaient

 

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impeccables. JEAN prenait modèle, lui aussi essayait de faire de beaux dessins sur ses copies de sciences naturelles, et sa moyenne remontait.

En latin, il prenait des leçons. Le prof le connaissait mieux et l'aimait bien. Il avait réussi à avoir un douze, et du coup il s'était pris de goût pour l'étude. Oh ! Ce n'était pas encore formidable, mais il n'était plus découragé, et ne se sentait plus couler au fond comme au moment où, au lieu de l'aider, LAMEILLE lui enfonçait la tête sous l'eau de ses réprimandes et ses mépris. Même un jour, un jeudi après-midi, il était resté en étude libre. Le petit Puceau, leur nouveau prof de français, avait été surpris de le voir là.

- Si je m'étais attendu à vous voir là, JEAN ! Je n'aurais jamais pensé que vous puissiez travailler en plus.

Pour l'aider, le brave jeune homme lui avait montré comment, avec un dictionnaire, on pouvait apprendre du vocabulaire en donnant un nom à tous les objets dessinés en tête de chaque lettre. Pauvre petit Puceau ! Il avait tant souffert l'année dernière avec les Rhétos. Enfin ! Il avait eu sa licence, avait laissé pousser sa barbe. A l'abri derrière une abondante toison noire, il se sentait en sécurité, protégé par cet écran cachant ses rougeurs subites, le tremblement de ses lèvres, l'inquiétude de ses traits. Au fond, c'était un peu Le Petit Chose.

JEAN n'avait voulu rien dire, mais il en savait plus. Le vocabulaire, il n'en manquait pas. Il avait tellement lu et tellement fait de dictées. Seule l'assurance lui manquait. Il doutait, et dans sa timidité, n'osait pas utiliser ses

 

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connaissances par peur du ridicule, ou par simple modestie, craignant dans son humilité de paraître pédant ou prétentieux. Au fond, il avait un goût pour le naturel, pour les mots simples sans forfanterie, pour les sentiments clairs et limpides sans détour, pour une vie rustique et rude. Il méprisait un peu le style pompeux et précieux des rédactions des meilleurs élèves.

Le pauvre BALLURD était bien perdu lui aussi, et JEAN, encore convalescent de ses peurs et de ses angoisses, avait pris en amitié ce chérubin blond, avec une petite tête de fille, des gestes doux et arrondis. Sous l'uniforme, il y avait contraste entre ses allures gracieuses et la rudesse de l'étoffe. Il avait retrouvé le jeu. Ce gosse était resté très infantile, il n'avait pas encore connu la dure école. Un jour, JEAN l'avait surpris à jouer dans le vieil abreuvoir à chevaux à côté des chiottes. Il prenait un bout de bois et menait son bateau de "Port sent bon" à "Port qui schlingue". JEAN y avait retrouvé son âme d'autrefois, mais avait virilisé le jeu en ajoutant un sous-marin et un torpilleur, organisant des batailles navales, des abordages. Ils terminaient les manches trempées, le treillis maculé par les éclaboussures, mais le visage empourpré par l'action, et ravis d'avoir vécu quelques instants dans le monde illuminé de leur imagination, heureux de cette évasion en dehors du temps et de l'espace confiné de la caserne.

 

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JEAN aidait son camarade, le conseillait, mais parfois aussi s'énervait de sa candeur, de son manque d'esprit pratique, et se mettait en colère. Il y avait au fond trop de distance entre eux, l'un était resté gamin, l'autre, bon gré, mal gré, se retrouvait un homme. Petit à petit, jour après jour, le nouveau mûrissait mais l'ancien devenait plus dur, plus personnel. L'amitié se diluait et s'estompait dans la routine quotidienne. Tous deux dépassaient le stade où ils avaient besoin de se réconforter, et de se soutenir contre une adversité dont ils ne voyaient plus que l'ombre.

Ainsi va la vie. Les vraies amitiés sont souvent des connivences d'un moment, suscitées par les circonstances et le milieu, et changent avec l'environnement et les conditions d'existence.

 

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ÉPILOGUE

1948

CITOYEN DU MONDE

La mer était calme, tout juste une légère houle. Il se sentait bien, seul dans son canoë canadien. Pas trop de mal au départ, des rouleaux au bord, mais maintenant il avait l'habitude. Le tout était de savoir partir vite à la pagaie double, bien calé au fond. Le devant se levait presque à la verticale, et, passé la vague, le bateau retombait de tout son poids, toutes les membrures en vibraient. Il devait souquer ferme pour bien garder le cap, perpendiculaire au flux. ça recommençait deux ou trois fois. Mais, au-delà des déferlantes, au loin, seules persistaient de longues ondulations longitudinales, vous soulevant pour vous ramener ensuite plus bas. Maintenant il se déplaçait à la pagaie simple, à genou au milieu sur un coussin de caoutchouc, à demi appuyé sur la barre d'écartement. Une pratique à acquérir, un grand coup pour avancer, suivi d'un petit de travers, juste avant de la retirer de d'onde, pour garder la direction. Depuis un bon moment il longeait la côte. Au soleil, sur sa poitrine, l'eau avait laissé des traces de sel. Actuellement, il entendait la musique de danse du Casino : dancing tout l'après-midi.

 

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JEAN y serait bien allé pour trouver des filles, mais n'avait pas envie de rester enfermé dans la fumée des cigarettes et dans le bruit. Il se plaisait mieux seul sur l'eau à contempler, à rêver, à réfléchir.

Maintenant, il avait son Bac. La vie s'offrait à lui pleine de promesses et d'ardeur. Il se sentait débordant d'enthousiasme et de foi... Mais quel changement ! Cet examen, il l'avait passé à CAEN dans les restes de la ville bombardée. Des pans de murs, des trous, des pierres noircies, le tout retapé tant bien que mal avec du papier goudronné. Cette déchéance le préoccupait. Il avait découvert une guerre ? Celle que les soldats ne voyaient jamais, celle des civils à l'arrière. Non pas un combat, une compétition, mais la souffrance, la misère. Des villes de Normandie avaient été détruites pour rien, elles n'abritaient plus d'Allemands. Des bombes à retardement, pourquoi ? Tous les sinistrés avaient reflué sur les côtes, dans les villas, y étaient encore. On reconstruisait lentement, des baraquements surtout pour le moment.

Le jour de l'oral, des uniformes se dépêchaient dans le couloir. JALTEAU et Moustique, venant de la Flèche, se trouvaient par hasard à passer là leur diplôme. JEAN avait eu des nouvelles du bahut, la disette des derniers jours, les convois dévalisés par la Résistance, le ravitaillement pillé par les Boches occupant la Zone Libre. Les quelques pommes de terre restantes, il fallait les protéger des frisés, eux aussi affamés. Briançon était au bout de tout, et rien n'arrivait plus. Il avait écouté le

 

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récit de l'évacuation, le chacun pour soi, l'auto stop pour retourner en famille. Le regroupement ensuite à La Flèche après la Libération de la France.

JEAN s'était affiné. Il gardait son élan, son besoin de dévouement, son désir de sacrifice à une cause juste, mais il n'avait plus de mission. Le pays libéré sans lui n'avait plus besoin de son abnégation. Maintenant en période de paix, il rêvait.

L'appel de Garry Davis l'avait touché profondément. Cet aviateur, ce héros de la guerre maintenant appelait à l'union, au refus des frontières, à la tolérance et à l'amour. Il avait écrit aussitôt et il espérait en une fraternité des peuples. On commençait à parler de Gandhi et de non-violence. Ce qu'il y avait en JEAN de douceur, de tendresse, entrait en conflit avec son besoin de justice et de respect des droits des gens, trouvait en cet homme un exemple. JEAN était un combattant. Il avait le besoin d'agir, mais il se sentait proche des faibles et des victimes. Le Mahatma avait trouvé le moyen de mener une lutte dure, un affrontement viril et fort en ne portant préjudice qu'à lui-même, dans le respect des autres et le respect de la vie. JEAN se sentait transporté d'enthousiasme en y pensant, et il regrettait presque de n'avoir pas de raison de livrer un tel assaut.

Il le croyait, maintenant, tout était fini pour les militaires, et il ne se sentait pas d'attirance pour une vie de

 

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garnison, monotone et terne. La "Patrie en danger", tout ce qui l'avait attiré dans l'armée, le dévouement, la gloire, toute cette auréole, cette exaltation dont on avait nourri sa génération avant 39, était tombée à plat. Il était encore trop jeune pour voir et comprendre la grandeur d'un engagement au service du pays dans le renoncement et le devoir, loin du fracas et des trompettes du champ de bataille, mais dans le dénuement d'une présence quotidienne et vigilante assurant la sécurité des Français.

Il avait toujours eu dans son âme un besoin de sublime, de se consacrer aux autres et de se donner à eux. Aimant les sciences naturelles, il avait choisi de faire sa médecine pour soigner les pauvres, aider les malheureux, soulager les misères cachées. Il retrouvait là un combat pacifique. Durant toute son enfance, il s'était convaincu d'un ennemi représentant le Mal, et lui, chevalier triomphant, il apporterait la victoire du Bien. Il était resté naïf et n'avait pas encore acquis les humilités données par l'expérience et la réflexion. Il s'imaginait maintenant volant au secours de la souffrance morale et physique, et était prêt à donner pour cela toute son existence.

Il ne savait rien des réalités matérielles d'une profession difficile, mais sa vision superficielle et sentimentale correspondait à ce qu'il observait autour de lui : des médecins de campagne démunis de tout, d'instruments, de livres, de moyens, se rendant en motocyclette au chevet des malades pour économiser de

 

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l'essence. Reçus en amis, ils apportaient plus de réconfort par leurs paroles et leur présence que par les médicaments rares prescrits. Bien souvent, le patient se sentait soulagé parce que consolé avant la livraison de l'ordonnance. Praticiens parfois bourrus, mais toujours là, ces soldats de l'impossible, épuisés mais confiants, ces paysans savants, cultivateurs de l'âme, vêtus de bottes et de canadiennes, passant de la cour boueuse de ferme aux parquets cirés des bourgs, des pauvres aux riches, du faible au puissant, avec toujours la même bonne humeur joviale et drue, le même optimisme, la même liberté d'allure, le même franc-parler, allaient devenir pour lui et pour longtemps l'idéal de l'humain.

 


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Table des Matières

...

...

I- DEPART

II- LA LIGNE

III- MITEUX

IV- CHAMBREE

V- LE VAINCU

VI- LA PEINE

VII- MARIE

VIII- CLASSE

IX- CAFETE

X- LA CHOUETTE

XI- PUNI

XII- LA BAGARRE

XIII- LA HAINE

XIV- CÂLINE

XV- NOËL SEULE

XVI- BANANIA

XVII- CHAROGNE

XVIII- VERTIGES

XIX- VISITE

XX- LA CREVE

XXI- GOÛTER

XXII- LA VACCI

XXIII- VIE

XXIV- LA FOI

XXV- PANACHE

XXVI- LA GOULE

XXVII- L'ÎLE

XXVIII- LES FILLES

XXIX- A LA PORTE

XXX- LA RHÔNE

XXXI- RETOUR

XXXII- LE TRAIN

XXXIII- SORTIE

XXXIV- EN FRAUDE

XXXV- LA BOUFFE

XXXVI- BIZUTH

XXXVII- LE PARI

XXXVIII- LES ENCHERES

XXXIX- L'ARMEE

XXXX- SANCTION

XXXXI- PREMIER SANG

XXXXII- MALADE

XXXXIII- L'INFIR

XXXXIV- L'HOSTO

XXXXV- SPECTACLE

XXXXVI- P D B = 8

XXXXVII- LE GRAND BA

XXXXVIII- GRANDES VACANCES

XXXXIX- LA PIAULE

L- L'AMITIE

LI- MATCH

LII- L'ESCALIER

LIII- DERACINE

LIV- BRIANCON

LV- LA GALETTE


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