Table des matières

"SUR LE VIF" Nouvelles : Extraits

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LE PAPILLON

Le papillon bleu se glisse difficilement au dehors de sa douillette chrysalide. Dans l'air frais du matin, le corps effilé frémit, tremblant de surprise et de froid. Terrorisé de ce monde inconnu, il reste en suspens, les pattes encore engluées du suc nourricier de sa prison confortable. Comment choisir entre la sécurité d'une carapace familière, et cette immensité apparemment hostile. L'éclair de lumière chaude surgit là-bas sur cette ligne lointaine. Le bien-être amène la curiosité à explorer les abords de formes vertes, nervurées, fragiles, clignant de leurs membrures légèrement agitées comme pour un amical appel.

Sous la douce caresse des rayons chaleureux, l'enveloppe devient raide, durcie de la tristesse de l'oubli. Elle laisse échapper en gouttelettes vaporeuses l'humeur subtile, ce lait d'un bain de vie. Délivrés du liquide poisseux, les membres engourdis trouvent la force de s'arracher l'un après l'autre, au risque d'un déséquilibre affolé. Alors, au moment où le buste vacille, insuffisamment redressé par un ventre encore malhabile, comme des étoffes aux vives couleurs, des ailes encore frémissantes, se déploient dans un murmure de froissements soyeux. D'un battement, d'une volée, elles donnent à cette fleur chatoyante, l'essor, l'envol, vers les découvertes.

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Les yeux aux milles facettes, d'abord aveuglés de brillances confuses, découvrent des féeries délicates, tendrement attirantes, embaumées d'arômes, s'offrant de pétales ondulants. Les sens tout neufs, éveillés de désirs nouveaux, balbutient leurs premiers émois. Mais les passions naissantes restent encore noyées de frayeurs novices. Le souffle brutal courbe soudain la corolle opprimée dans sa faiblesse sans défense. Le regard embué, fasciné, ne voit plus alors que les dessous aux couleurs tendres d'une vêture floconneuse.

Il y a menace, il y a danger, mais il y a aussi désir aiguisé par la vision intime. Voler au secours de la victime, éprouver une énergie toute neuve, satisfaire aussi à cette attirance en échappant aux interdits, absous de la bonne conscience d'un devoir impératif !

Libérée de l'haleine capricieuse d'un vent amoureux, la tige se redresse. La charmante minaudant de battements d'étamines coquettes, pudique, parfume d'effluves sages, effaçant son trouble derrière l'éventail de sa collerette vibrante.

Trop jeune pour être policé, trop neuf pour savoir réprimer les impulsions d'une attirance irrésistible, voletant, tournoyant, l'impatience libérée, il se précipite, écarte d'un élan pistil et étamine, pour plonger dans les profondeurs du calice, avide, exalté, égaré.

Le parfum délicat lui flatte l'odorat d'une délicieuse sensation de douceur aux mélodies gracieuses. Là, plus loin, la nature, ignorante d'elle-même, continue son jeu d'éternelle beauté. Où est son

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importance à lui dans cette symphonie de nuances ? Au loin, un ruban noir, tracé de goudron triste, balafre comme une vilaine cicatrice tout cet horizon vert. Déjà, dans les fissures, les herbes sauvages s'imposent comme la revendication d'un domaine volé. La vie, là, se développe spontanément sur le talus, sans architecte, sans recherche, simplement fière d'être la liberté !

Une fleur s'agite encore, couronnée d'autres pétales multicolores. Le balancement devient secousses frénétiques. D'un côté l'immobilité silencieuse, de l'autre le mouvement, l'agitation ? Quel est le message, où est la vérité ? Rester bien calme, sans souci, profitant du temps qui passe ou s'accrocher à un futur supposé toujours meilleur ? Être ou créer, subir ou réagir ?

D'un frôlement, le miracle s'éclaircit d'une envolée de teintes avivées de lumière, à mesure de son ascension. Enivré de pollens, le glouton s'élance vers une nouvelle conquête, mesurant du frémissement de ses ailes la progression vers l'inconnu. C'est pour lui une résonance de senteurs, d'appels séducteurs, là une exhalaison suave, là un arôme sucré, effluves s'ébrouant en un bouquet, se mêlant à la cacophonie des vibrations multiples. Fou, il ne sait plus où orienter son vol multicolore. Après la somnolence bienfaisante du cocon, la transition est trop brutale pour un petit papillon soudainement orphelin, perdu dans un paradis de tentations trop riches pour lui, liberté ? Ou embarras d'un choix contraint ?

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Toujours le papillon continuera sa quête, attiré par-ci, reposé par-là, ivre de brillances, saoulé d'essences, choix ou soumission aux incitations ? Invitations ou injonctions ?

Soutenu ou soulevé du souffle frais de la brise, il est sûr de sa liberté !

"SUR LE VIF" Nouvelles : "Pas si bêtes"

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FUGUE

Après l'avoir empli d'une bouffée de violence qui enfle, gonfle la tête, dilate les poumons prêts à éclater, la colère était tombée tout d'un coup. La soirée était agréable. Là-bas, au-dessus du silo, les nuages d'étoupe froissée se serraient mollement les uns contre les autres, prêts à s'endormir pelotonnés dans le troupeau. Pas de lune, tout juste une étoile au loin, celle du berger sans doute.

Le concert avait commencé, des grenouilles infatigables radotaient leurs deux notes claires. Ce fond musical gai lui tenait compagnie, remplaçait pour le moment la douce quiétude du chez soi, le soir, en traînaillant un peu avant d'aller se coucher. La vie était là, il n'était pas seul. En haut, un clignotement rouge, un autre vert, bougent : Un avion plein de passagers sans doute. II avait plu toute la journée, et dans la prairie spongieuse, ses chaussons aussi s'imbibaient. Bast ! Il était là, il y resterait. Ça leur apprendrait à lui foutre la paix.

Ils devaient être morts d'inquiétude. Le père dans son coin à se morfondre, ruminer, la mère à parler, gémir ses soucis. Peut-être même ils se disputaient à cause de lui :

- Ton fils, tu vois ce que tu en as fait !

- Et toi tu n'as rien à dire !

Un ping-pong habituel dévoyait ses impertinences à lui en querelle de famille. Mais cette fois il en avait marre, ras-le-bol de leurs conneries, de leurs leçons, de leurs exemples. Il en avait sa claque, il était parti.

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Brutalement, sans prévenir, le réverbère le long de la route, au bout du pré, s'éteint, donc il est tard. C'est vrai, on n'entend plus de bruits venant des maisons dans le lotissement plus loin. Maintenant la mélodie psalmodiée paraît moins rassurante, une distance se crée, elle n'est pas vraiment très amicale. Manquerait plus qu'elles se taisent elles aussi. Comme le ciel paraît noir tout d'un coup ! Il va se mettre à pleuvoir. Déjà il a les pieds trempés. Perdu, seul, il se sent vraiment brusquement très malheureux ! .

Tous ces bruits complices se transforment en ruptures inquiétantes d'un silence oppressant. Frôlements, craquements inexpliqués, sournois, furtifs. Des ennemis se cachent dans la nuit menaçante. Se retourner brusquement pour surprendre l'agresseur à l'affût, prêter l'oreille, scruter à en avoir mal. L'angoisse devient trop forte, étouffe, fait s'emballer le cœur battant comme une cloche sonnant le tocsin. Aller voir, affronter. Cette forme là-bas dans son imagination, prend des proportions de monstre ramassé, prêt à l'attaque. Serpent dressé, complice d'un mastodonte au repos.

Une branche morte droite sur un vieux tronc d'arbre abattu. L'image familière, dans l'ombre, prenait les allures provocantes d'un danger menaçant.

Tout petit, il avait peur du loup. Maintenant, à son âge d'adolescent, il ne va quand même pas se laisser effrayer par des illusions, mirage d'un esprit inquiet. Rigoler, voyons, il le connaît ce terrain, il y joue. Là c'est le sentier tracé par les passages fréquents, ici, l'herbe est plus rase, piétinée par les

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courses, les culbutes. Combien de plaisirs et de joies ont éclaté sur ces emplacements ! La nature devrait pouvoir enregistrer et restituer toutes ces scènes vécues, les lui rendre en ce moment où il en aurait bien besoin. Mais il rit jaune.

Qu'est-ce qu'ils foutent ? Ils ne vont pas venir le chercher non ! Un gros sanglot remonte de très loin. La tête s'affole à nouveau, tout et rien l'effraie : L'aboiement du chien au loin, pleurant lui aussi pour rentrer chez lui, le vent, secouant les feuilles, tout lui rappelle pourquoi il est si seul, là, dehors, sans amitié, sans amour, à la merci d'une hostilité inconnue.

Maman ! .

Brusquement, sans prévenir, c'est la pluie, de grosses gouttes d'abord, s'écrasent sur son front comme un baiser rassurant et tiède, puis c'est le déluge. Très vite, il est trempé jusqu'à l'os. Tout dégouline, ses cheveux lui canalisent un ruisseau dans le cou, ses manches s'enraidissent en tuyaux glacés, ses pantalons irriguent ses chaussettes, transformant ses chaussons en pataugeoire de cauchemar, pas d'abri, pas d'issue : La bronchite ou le lit bien chaud là-bas, la souffrance ou la défaite.

Pas de lumière, mais la porte est entrouverte. Mutisme, comme un reproche. Le foyer vigilant, semblait l'attendre. Personne pour l'accueillir, seulement une grande solitude, comme une réprobation, comme un mépris. Rien, pas un mot, pas une présence. Orphelin des réprimandes, des leçons, et

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même des sarcasmes l'auraient rassuré en lui rendant sa place. Il lui reste à se coucher en silence, en cachette, tel un puni.

De l'autre côté, dans leur chambre, les parents, aux aguets, écoutent, se retiennent, pour ne pas se précipiter et consoler ce fils malheureux, suffisamment châtié comme ça de sa colère irraisonnée.

Lui, frileux, il dort déjà.

"SUR LE VIF" Nouvelles : "Clichés d’intérieur"

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ESSEULEE

Une odeur de pommes qui se dessèchent, mêlée à d'autres plus suspectes, dans une vaste pièce à tout faire, rarement aérée. Une espèce d'écœurement lui nouait la gorge et le poussait à fuir. Une impression de déplacé, d'anachronique, dans un petit monde clos, enfermé, replié sur son étroitesse. Un muséum pour lingerie de toile, une chrysalide confortable et solide.

Brave, il n'avait pas voulu refuser, quand Annie lui avait demandé de lui rapporter cette course. Maintenant, debout, il était embarrassé de son paquet, gêné de cette impalpable attente ressentie autour de lui. Pourquoi cette nappe sur la table et la bonne bouteille bien en évidence, pourquoi cette allure, cette attitude étrange de sa vieille copine ?

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Non, franchement, il ne voulait pas rester, l'insistance était-elle de bon ton, par politesse pour le remercier du service rendu ? On y sentait autre chose, dans le sourire ambigu et maladroit, dans l'émotion mal contenue, dans le geste devenu malhabile. Vraiment, si ça la vexait, il acceptait de boire une petite goutte sur le pouce !

Bien assis sur le siège le plus confortable, calé d'un coussin, comblé d'attentions, il ne comprend plus rien ! Quelle mouche la pique l'Annie aujourd'hui ? Elle d'habitude si simple dans sa réserve, si enjouée dans son quant à soi, la brave fille de bon service. Elle fait partie des meubles, au travail. Toujours là, toujours prête, discrète, presque transparente. Elle paraît vouloir s'envoler, prendre son essor au-dessus de son cocon désuet, une métamorphose.

- Eh bien voilà ! à demain, au boulot, comme d'habitude !

Il est parti, il n'a rien compris, rien vu, rien senti. Et elle, dans son corps, dans son cœur encore jeune, elle sent comme un bouleversement, un bouillonnement, une effervescence prête à exploser, à faire sauter le couvercle factice de sa réserve apprise. Foin de toutes ces leçons, de toutes ces morales ! Sérieuse elle l'a été, et elle se retrouve vieille fille, pure, vierge à trente-cinq ans. Les hommes ne la voient même pas, lui faire la cour les dépasse, ils n'imagineraient pas d'y penser. Elle est pour eux sans sexe, sans âge, dans son petit milieu besogneux, dans son village où tout le monde l'aime bien. Pourtant elle sent en elle une révolution. Une sève brûlante lui chauffe le ventre et les reins, une poussée lui demande

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de se frotter, solliciter des caresses, des contacts vigoureux et tendres à la fois, et lui noue la gorge d'angoisse.

Le bien, le mal, aujourd'hui elle s'en fout. Elle était prête à tout, et elle n'a pas su ! Pourtant, paraît-il, le garçon n'est pas difficile. Précipité par son impérieuse jeunesse, il court après tous les jupons. Et elle avait tout prévu, fébrilement, mais minutieusement, canalisant dans l'action le tumulte intérieur de ses sens affolés. De beaux draps propres, fins et neufs, parfumés de lavande, de bonnes bouteilles, des pâtisseries. Son illusion naïve, avait imaginé des attirances susceptibles d'appâter le mâle.

Et puis, au moment choisi, quand il était là, bouche bée, surpris et désemparé, elle s'était laissée envahir par cette innocence même. Vraiment elle n'était pas une femme à ça. La preuve, lui n'avait rien compris. Tout un passé de bonne éducation, de soumission à l'image, à la réputation, de crainte du "qu'en dira-t-on", avait resurgi, créant l'ambiguïté, le malentendu. Pantelante, prête à subir sans savoir susciter, elle était restée là, embarrassée, idiote !

Non ! Elle aurait dû se jeter à l'eau, mignoter des sourires entendus, faire froufrouter ses jupes, croiser les jambes très haut, se pencher tout près de lui en le servant pour l'effleurer de la pointe de ses seins, pour lui faire respirer son parfum, comme elle l'avait lu dans ses livres d'amour. Cela lui avait paru à l'époque si étrange !

Pourtant elle le savait, quand elle se regardait dans la glace, elle n'était pas laide, un peu empâtée bien sûr par la gourmandise, mais avec des formes

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appétissantes. Elle ne savait pas les rendre voluptueuses, créer le charme, attirer au premier coup d'œil. L'audace et la séduction lui manquaient, attifée dans ses vêtements bien chauds estompant ses courbes, ternie par des couleurs sombres, attristée par une coiffure sévère, raidie par de bonnes manières qui créaient la distance.

Le désespoir monte comme une marée et noie tout, la chute dans l'abîme, la révolte avant le renoncement. Comment faire ? Courir, le rattraper, prendre prétexte d'un oubli, et le ramener ici. Avoir une seconde chance, l'attirer, le provoquer, lui faire comprendre, s'asseoir sur ses genoux, se déshabiller, n'importe quoi, elle est folle !

Longtemps après la crise de larmes, les cris, la gesticulation, les coups donnés pour se punir d'être si bête, elle se réveille sur son lit défait. Il fait nuit et elle est dans le noir. La lueur de quelques tisons, clignote seule là-bas, rescapée du bon feu de bois. Après le sommeil elle se sent plus calme. Pourquoi désespérer ? Tant pis, c'est comme ça ! C'est peut-être son destin à elle de rester vieille fille ou peut-être en réserve pour un autre ? Un prince charmant viendra un jour secouer sa défroque apprêtée, et cueillir délicatement le fruit bien mûr qu'elle aura su conserver pour lui intact.

"SUR LE VIF" Nouvelles: "Clichés d’intérieur"

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LA CLOCHE

Après tous ces grands froids, c'était presque le paradis de traîner. Un peu de plus, il aurait cru se promener. L'air était encore vif pour la soirée, mais, comparativement au gel enduré avant, c'était du gâteau.

Du gâteau... Pourquoi ça lui revenait toujours comme ça ! Et avec le goût, un sucré mêlé de citron avec de la poudre, plein de poudre blanche envolée en fumée quand on soufflait. Manger, c'était déjà pas si facile, alors pourquoi ce rêve fou, un truc de gosse...

Pour le dîner, il restait un bout du croûton trouvé dans la poubelle. Ces nantis, jeter du pain ! Si les anciens avaient vu ça ! Ils en auraient été malades pour sûr ! Autrefois, quand sa grand-mère était placée, c'était dur. Elle lui racontait ses dégoûts de petite fille devant le cochon bouilli à la couenne toujours couverte de poils. Des soies drues lui grattaient l'intérieur de la bouche, un brushing gratuit. Bien heureuse encore d'avoir de la viande, ce n'était pas tous les jours. Parfois les servantes avaient un œuf pour deux ! Ce n'est pas dans ce temps-là qu'on aurait jeté du pain !

Par la fenêtre de la pizzeria, une odeur d'oignons frits. Tout à l'heure, il irait devant le marchand de frites. ça ferait toujours un goût au quignon à peine moisi. Des fois, on pouvait ramasser une barquette à moitié pleine. Des dégoûtés bien difficiles, sans doute repus déjà, il leur restait une petite faim ou un caprice. Tant mieux ! Le bonheur des uns fait le bonheur des autres. Après tout chacun pour soi, chacun chez soi, pour regarder midi à sa porte !

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Quand même un gâteau, des couches croustillantes superposées, de la crème ! Ta gueule tentation ! Rêverie dingue de l'impossible ! Plutôt guetter par terre le mégot tombé, craché distraitement d'un jet de langue, pourquoi pas le bout d'un cigare...

La misère maintenant ! C'était la vie, pas de rancune, pas de regrets, seulement un peu de nostalgie de l'avant. Rien à y faire, c'était comme ça. La vie vous donne, vous reprend. Pour le moment, il avait la santé. Finalement, les grands froids avaient eu du bon, en donnant la trouille aux pourvus. La soupe distribuée, les refuges chauffés, il avait pu être à l'aise. à croire que les années précédentes il n'y avait pas de clochards. Après tout, il n'en savait rien, il n'en était pas, il avait encore du boulot, il avait même une gonzesse, une nana. Celle-là, elle était partie avec la chance. Plus d'argent, plus de gaz, plus d'électricité, plus de toit, plus de bouffe. Chercher du travail ? Où ? La crise économique, celle du bâtiment, la misère pour lui, et pour les autres ! Des manœuvres on n'en a plus besoin, il n'y a plus que des brouettes vides à pousser.

Le gamin gâté braille, tire sa mère par la main. Un grognon, un chérubin gonflé, boursouflé de bien-être, tout pétant de turbulence, la bedaine rebondie. Un mioche à l'abri des difficultés. Mais il râle le môme, il gueule et se fait traîner, même il ne veut plus avancer, à terre, il se roule, la crise ! C'est marrant à regarder, si c'est pas permis tout de même ! Une pareille comédie.

- J'en veux un !

Entre deux hoquets, rouge, congestionné, s'étouffant, hurlant, griffant, le ton est de

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commandement. Ce petit Monsieur n'a pas l'habitude d'être contrarié.

- J'en veux un !

Ça ne s'arrange pas. La jeune femme est très gênée, elle a honte, tout le monde la regarde, elle n'ose même plus lever les yeux, elle fixe le pavé. Le père dira encore qu'elle est trop faible, elle le gâte trop. Un enfant désiré, longtemps attendu, arrivé par surprise, au moment où elle avait perdu tout espoir. Et la grand-mère la jugera trop dure. Pauvre petit chéri ! Pourquoi le contrarier pour si peu de chose ?

- Si tu te tais, tu auras une gâterie.

L'effet est immédiat, un vrai miracle, maintenant c'est le moutard qui tire sa mère par la main. La porte vitrée toute sonore de sa clochette aigrelette absorbe le couple précipité.

C'est bien tentant de regarder derrière la vitrine, surtout quand on n'a rien de mieux à faire, ça sent bon. La marchande en blouse blanche attaque à la pince la rangée de mille-feuilles. Toute une armée de pâtisseries rangées, prêtes à l'assaut, par bataillons, par sections, dorées, roses, vertes, glacées de chocolat. Une troupe de petits diables engageants, séducteurs. Il suffirait d'un coup pour briser la vitre...

La famille maintenant sort, le marmot réjoui tient dans sa menotte la friandise toute saupoudrée de sucre. Il lèche, il babille, le petit monstre est redevenu un ange, la dame resplendit. Elle est vraiment très belle avec ses cheveux courts à la garçonne, un air de fille réservée à la mine délurée, et des taches de rousseur tout autour de son petit nez.

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Pan ! ça y est, le gâteau est tombé.

- C'est bien fait. Tu n'avais qu'à faire attention au lieu de gigoter comme un ver de terre... Ah ! non, tu ne vas pas le ramasser, maintenant. Il est sale, plein de microbes. Des vilains messieurs ont craché, des chiens ont fait pipi, et même caca, laisse ça !

Elle tape sur la menotte tendue. Bien sûr le loupiot s'apprête à bramer de nouveau. A ce moment, inattendue tombe la gifle si longtemps retenue. Sidérée de sa brutalité, la mère y est ! Mais le petit tyran, lui, est soufflé. II n'en a plus la force de pleurer, et gentiment, main dans la main, se rassurant l'un l'autre, ils partent bien sagement vers leurs affaires.

Miracle ! Son désir si longtemps étouffé. Cette chimère si souvent caressée, l'impossible convoitise là, devant lui... Se baisser, ramasser avec précaution, dévotion, admirer, humer, goûter, le paradis sur terre.

Dans la ville illuminée, des cristaux flottent, scintillants, prenant au réverbère des formes fantomatiques. Illusion ou délire, se décèle une présence. Un ange, une fée ? On en raconte tant sur Noël. Il n'y a pas de fumée sans feu ! Il doit bien exister quelque part un bonheur pour les pauvres gens. Le ciel gris s'éclaire de flocons de plus en plus gros, la laideur se transforme en splendeur, la terre irradie la joie. Bientôt, les cloches annonceront le merveilleux spectacle, le mystère éternel.

" SUR LE VIF " Nouvelles : "Tranches de vie"

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DOULEURS

Une bonne chaleur enveloppante, consistante, palpable, se dégageait du poêle à feu continu. Vraiment ce n'était plus les Mirus d'autrefois, ronflants, scintillants de rouge sombre à travers le mica gondolé. Là on avait un vrai chauffage, plus vivant que le mazout, plus sec que le gaz, plus ardent que l'électricité.

à demi posée sur son luxueux canapé imitation cuir, chez elle, la bonne femme pérorait. Elle donnait des nouvelles du voisinage à son visiteur curieux. Crainte ou habitude, son regard se portait au loin sur le côté. Cela donnait à l'interlocuteur une impression d'absence, d'une tierce personne vaguement cachée à l'horizon du papier peint là-bas.

- Je lui ai dit "méfie-toi ! Méfie-toi Lucie !"

Forte de son expérience de la maladie, elle savait, et cet avertissement était tout le secours qu'elle était en mesure d'apporter à sa camarade.

- Quand j'allais voir le père à l'hôpital, dans le lit à côté, il y avait un petit jeune atteint de la même affection. Quand on lui faisait des rayons, il ne pouvait plus manger ni avaler. Une nuit, il est mort étouffé. Je lui ai dit "méfie-toi" ! Un jour tu vas le retrouver comme ça !

Le pauvre Philippe, ils lui ont arraché toutes les dents, il faut voir comme il a décollé, et la souffrance avec ça. Il ne dit rien mais il doit se voir partir. Si c'est pas malheureux, il avait à peine plus de soixante ans !

Déjà elle en parlait au passé, une immense pitié l'envahissait, l'engourdissait d'impuissance acceptée,

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d'angoisse refusée, trouvant son refuge dans la parole, les mots confiés, débordants, soupape de la pression anxieuse.

Lors des visites chez son amie elle essayait de la soutenir, de l'aider, de la distraire. Mais toujours, comme une ronde folle, la conversation revenait sur cette terrible maladie, les voisins, les parents, atteints ou décédés, le détail de leurs tourments. Tout un panorama de la misère humaine se déroulait là, au chevet du mourant, à mi-voix, en cachette du pauvre bougre, trop affaibli pour soupçonner toutes ces attentions inquiètes.

La malheureuse Lucie, perdue dans son désarroi, victime choyée des compassions curieuses, aurait pu dresser le catalogue, la statistique, de tous les agonisants des environs, soigneusement tenue à jour par tous ses visiteurs éplorés. La chronique de tous les maux, la légende de toutes les détresses venait échouer là, comme une écume malsaine se dépose sur le terrain propice, dans le creux d'une faiblesse vulnérable et fragile.

Toute sa vie n'était plus que passé, le défilement des souvenirs, la vigueur de la jeunesse, l'assurance de la maturité, la placidité de l'âge mûr, les désillusions avec l'ancienneté et la sagesse, l'essoufflement dans les prémices de la vieillesse. Elle avait vécu tout cela dans un nuage, noyée dans la brume d'un quotidien monotone, labeur et soucis gonflés au levain de la médiocrité. Rien de vraiment

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marquant dans une existence usée au fil des jours, sans couleur, estompée de routine. Et maintenant, le drame, l'imprévu, juste au moment où la retraite attendue devait illuminer cette pénombre.

La nuit, quand le sommeil se refuse, après les somnolences agitées de sursauts, l'esprit libéré, errant, élaborait des disciplines, échafaudait des soins, divaguait en espoirs fous, distillait des remords, une cavalcade de délires multipliés d'impossible.

Le matin arrivait, sauveur, avec son enchaînement de petites tâches indispensables. Occupée, elle était presque heureuse, sublimant en grandiose : astiquages, rangements, nettoyages. Concentrée, raidie dans son idée fixe, elle devenait insupportable dans sa manie ménagère, exigeante, méticuleuse, bornée dans sa frénésie de propreté purificatrice. Frotter, gratter, récurer, tout devait reluire, briller dans l'odeur saine de Javel et de cire.

Incapable de l'aider, de lui apporter un soulagement, un secours, elle noyait son inutilité dans la fatigue, trompait son chagrin en déviances de sueur et de peine. Rien, elle ne pouvait rien faire. Ses cuisines mitonnées, fricassées, assaisonnées d'amoureuses attentions, étaient repoussées avec le dégoût de ceux qui souffrent. Le corps saturé de douleurs, parfois convulsé de spasmes et de torsions, il supportait seulement une minime alimentation liquide, arrosée de médicaments multiples. Parfois elle ne pouvait plus supporter de le voir, là, casser précautionneusement son ampoule, compter ses gouttes, avaler d'un mouvement de la pomme d'Adam les comprimés minuscules. Une messe, le rite désespéré d'une religion misérable et funeste.

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Lamentable tête-à-tête, elle aurait voulu fuir en hurlant son tourment, en criant, pour faire du bruit, pour se cogner au mur, pour exister encore pour et par elle-même.

S'affairer autour de lui, lui parler pour le consoler, le cajoler, le bercer de paroles douces, apporter le réconfort de sa présence, l'aimer enfin, elle ne le pouvait plus. Replié sur son mal, révulsé d'un supplice incessant, il sombrait. Déjà, il avait quitté ce monde agité et léger, étranger d'incompréhension et de pitié. Avec la déchéance physique, l'affaiblissement, l'épuisement, une grande distance de prostration, de repli, de désintérêt, le coupait des autres. Ramassé, enroulé dans une intimité blessée, il n'aspirait plus qu'au silence et à la solitude.

"SUR LE VIF" Nouvelles : "Tranche de vie"

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SERVICES

Le clignotement insistant ne cessait pas, vraiment impossible d'être tranquille. Le Directeur allait devoir abandonner ses exercices de formation permanente au moment où, sur l'ordinateur, le jeu lui permettait de réussir le doublé de gestion contrôlée et d'efficacité maximum. à l'instant du final, l'appel insupportable le rappelait à ce quotidien morne et fastidieux. Incroyable, lui, après avoir appris toutes les disciplines, toutes les méthodes, il allait, encore une fois, galvauder ses compétences pour s'intéresser à des problèmes mineurs. Vraiment, il avait autre chose à faire dans sa fonction, au lieu de distraire son temps

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précieux pour des détails, un travail au jour le jour, sans noblesse et sans gloire.

Ces machines ! Un retard dans la livraison des repas, le central ne pouvait pas programmer un appel ? Non ! Il devait, lui, Responsable, alerter lui-même Cuisinex pour les ramener à leur office ! Bientôt, pourquoi pas, il ferait lui-même les plannings, les emplois du temps de sous-traitants ? Ils allaient voir au moment de l'appel d'offres ! Il allait leur serrer la vis à tous ces Jean Foutre. De mauvaise humeur, il enfonce rageusement la fiche du numéro d'ordre. Un savon, voilà ce qu'ils méritaient !

Normalement, une fois le marché passé avec les entreprises de services, il aurait dû être tranquille pour se consacrer à ses recherches, répondre aux enquêtes, remplir les questionnaires des ministères, rendre compte aux diverses tutelles. Le grand programmateur polyvalent devait tout contrôler. Encore un court circuit, ou un logiciel défectueux. Vraiment cet appareil Modinator ne donnait pas satisfaction. Il aurait dû continuer à traiter avec Electrica. Les pouvoirs, avaient insisté pour un changement dans les équipements, et il n'avait pas envie de se faire mal voir. Il fallait bien le reconnaître, autrefois il y avait moins de problèmes. Où allait-on s'il devait intervenir auprès des Sociétés, et surveiller leur exécution ! Auxilia qui effectuait les soins, Médica qui fournissait les médecins, et pourquoi pas Propitou pour le ménage. Compter les balais, suivre à la trace les temporaires, toutes ces personnes il n'avait pas à les connaître, ils faisaient le boulot au nom de leur

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entreprise. En plein XXI éme siècle voilà, on en était rendu avec les nouvelles méthodes élaborées dans leurs bureaux d'étude !

Le centre de traitement, étalé parmi ses pelouses artificielles, reflétait de toutes ses vitres en plastoyd souple les éclats du soleil couchant. Cher vieux soleil, un peu fatigué tout de même, il continuait depuis des lustres, sans se décourager, à paraître du matin au soir là-bas, inutile comme un retraité sur son banc. Les lampes irradiantes l'avaient mis au rancart des rebuts. Fier, généreux, sans rancune dans sa placidité indifférente, il continuait, imperturbable, à apporter ce petit quelque chose de joie, d'irremplaçable jalon du temps et du mouvement. Au fond, peut-être était-il une consolation, un repère, un lien avec la vie d'ailleurs pour les malades transbordés de salles techniques en engins autotraitants, manipulés, préparés, par des soignants anonymes, isolés dans des box aseptisés, uniformes, clos de parois transparentes ne permettant ni intimité, ni recueillement, sous les sollicitations multiples de l'instrumentation omniprésente.

Bien confortable dans son pavillon de fonction, il ne voyait plus, depuis longtemps, les écrans, les relais, les écoutes. Beaucoup trop occupé des tâches administratives, il avait perdu tout contact avec la réalité de l'Institut lui-même. Pour quoi faire ? Aller voir, s'intéresser à toutes ces misères, quand de soi-même tout devait marcher automatiquement. Une bonne organisation au départ, une comptabilité irréprochable, et il était tranquille. Le moins cher

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possible, pour le plus grand nombre admis de pensionnaires, avec le minimum d'intervenants, là était le secret d'une saine gestion. On ne lui demandait pas plus, et surtout pas d'états d'âme. Après tout, ils étaient là pour guérir au moindre coût, le reste ne le regardait pas. D'ailleurs, une fois sortis, rentrés chez eux dans leurs cases individuelles, ils s'empressaient d'oublier, noyant leurs souvenirs dans des orgies impressionnistes de sensations multipliées, libations, échanges sensuels ou paradis artificiels des salles d'effluves de sons et d'images.

Directeur, économe, gestionnaire, administrateur, surveillant, concierge, résident, il était à la fois le chef et l'employé. A lui seul, il constituait tout le personnel salarié de l'hôpital. Tout le reste était attribué à des compagnies privées, spécialisées, dont la collaboration était négociée annuellement au moindre prix. Cette saine concurrence avait, en une décennie, fait baisser le coût de la santé à la satisfaction des économistes, des prévoyeurs, des bureaucrates rassasiés de chiffres, de statistiques, de prospectives mises en courbes, en abaques, en formules. Otages de la calculette, ils éditaient des consignes, des circulaires, des directives sorties vierges d'une expérience inutile, de leurs savantes ruminations. Bien à l'abri du contact gênant et déplacé des clients, de tous ces patraques qui n'étaient au fond que des fautifs de dépenses sans profit, ils légiféraient.

Tous ses collègues sortaient de l'école Nationale de Gestion des Quotas. Les planifications, le quitus, il avait tout appris par cœur. Mais à la sortie, il

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y avait concurrence, on oubliait l'ami, le compagnon d'études, prêt à toutes les soumissions, à toutes les applications anonymes des circulaires, pour être remarqué.

Lui, comme tous, aurait préféré faire partie de ce personnel pléthorique et honoré des gouvernants. Il n'y était pas encore, mais il ferait tout pour y arriver.

Économie, gestion ; ceux qui coûtent, il ignore leur devenir, mais il est fier du peu de temps de séjour.

Où passent les grands malades, les chroniques ? Quand ils ne servent plus à rien ? Il y avait un service pour ça au secteur, ils passaient en commission et on décidait ! Quoi ? Il ne voulait pas le savoir. Peut-être y aurait-il perdu sa sérénité.

Le projet de cette année, d'après le plan, c'était la compression des charges incompressibles : pourcentages, quotas, évaluations, ratios, l'ordinateur en ronflait d'aise !

Quelques attardés d'historiens non normalisés, prétendaient que le malade avait été une personne capable de choisir et de décider ? Balivernes ! Lui n'y croyait pas. Vous voyez chacun s'informer, comprendre, et peut-être même choisir ! Folie ! Tout était trié, sélectionné, programmé, la science ne tolère pas l'inexactitude ni la fantaisie, ce qui est à faire doit être fait !


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Table des matières

 

"PAS SI BETES"

Buffet de la gare

Fier lapin

Le papillon

"CLICHES D'INTERIEUR"

 

Fugue

Le couteau

Le tiers de trois

Chérie

Insouciance

Esseulée

Vendre !

Pouvoir abusif

Retraité

Métro

Neiges

Regrets

 

"TRANCHES DE VIE"

 

La cloche

La sous colle

Affrontement

Douleurs

Les boules

Connard

Le coucou

Diseur

Au marché

Plage

Salle d'attente

Guichet

Corail

Train

A la fenêtre

 

"FUTURS"

 

La salle des ventres

Services


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