FRANÇOIS-

LES-BAS-BLEUS

S'EN ÉGAIE

AVANT PROPOS

Quand j'étais étudiant, jeune et pauvre, j'avais découvert à la Bibliothèque Universitaire de Rennes un petit livre intitulé "Le théâtre du peuple", de Romain Roland (je crois). Je me rappelle avoir été déçu par son contenu. L'ambition n'en était pas de faire écrire des pièces prenant leur source dans les richesses de la vie familière des gens simples, "ordinaires" (comme l'a fait Marcel Pagnol), mais d'essayer de mettre à la portée d'une classe populaire supposée rétive, les grandes oeuvres classiques de Racine, Corneille, etc...

Fier d'origines campagnardes et ouvrières, j'aspirais, moi, à utiliser tout ce langage imagé qui m'avait été transmis, toute cette tradition orale, et prendre mes sources dans un quotidien paysan.

Aux environs de 1952, nourri de VERLAINE, j'avais imaginé le déroulement scénique du poème V de ROMANCES SANS PAROLES, et l'avais illustré par un dialogue et des chants issus de notre folklore.

Je le publie maintenant en même temps que mes écrits de cette même période et postérieurs.

Il s'agit d'une pièce en deux actes et six tableaux illustrée du décor sonore, en arrière fond, d'un CHOEUR de petites filles.

Entre chaque lever de rideau, un RÉCITANT présente des poèmes de VERLAINE en rapport avec le sujet.

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Scène 2

Même décor mais cette fois clair de lune, chants de grillons, et de crapauds. Une chauve-souris passe et repasse marquant son ombre sur les objets qu'elle rencontre, un chien aboie par intermittence au loin.

LE CHOEUR

La lune à l'écrivain public

Dispense sa lumière obscure

Où Médor avec Angélique

Verdissent sur le pauvre mur.

Le calme, la lune, le silence et les bruits de la nuit, la chouette.

Un chien aboie, un nuage passe devant la lune et voile un instant sa lumière.

PIERROT ouvre la fenêtre du grenier et regarde sur la place.

Au loin on entend les PETITES FILLES qui chantent:

Au clair de la lune

Mon ami Pierrot

prête-moi ta plume

pour écrire un mot

ma chandelle est morte

je n'ai plus de feu

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ouvre-moi ta porte

pour l'amour de Dieu......

La suite se perd en un murmure

Le calme de nouveau.

COLOMBINE paraît au fond de la scène sur la route. Dès qu'il l'aperçoit, Pierrot quitte la fenêtre et se présente sur le seuil de la boulangerie.

- PIERROT: Bonjour mademoiselle Colombine!

- COLOMBINE: Tiens! Bonjour Pierrot. Que fais-tu là, tu n'es pas encore couché?

- PIERROT: Je vous attendais Colombine.

- COLOMBINE: Tu m'attendais?

- PIERROT: Oui, avez-vous vu la lune?

- COLOMBINE: Une nuit, au fond de l'étang, je l'ai vue comme un glaçon qui flottait. Il était froid, et pourtant doux comme un bonbon de miel. Je me suis approchée pour le voir de plus près, il me semblait qu'il m'appelait.

- PIERROT: Vous vous êtes approchée?

- COLOMBINE: Et alors comme je me penchais sur le bord, elle est montée auprès de moi et je me suis sentie soudain toute pleine de bonheur.

PIERROT est dans l'admiration, confondu, heureux, il n'en croit pas ses yeux.

- PIERROT: Le bonheur!

- COLOMBINE: Et puis elle monta, et m'enveloppant de son manteau bleuté, comme un verre

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dépoli où l'on voit l'eau passer, j'ai senti sur mes lèvres une fraîcheur délicieuse, tandis qu'un parfum enivrant m'imprégnait.

- PIERROT: L'Amour!

- COLOMBINE: Alors brusquement cette vision disparut, et il ne me resta plus de mon élan qu'une pose figée d'adoration et de désir, et un coeur bouleversé qui ne sentait plus rien!

- PIERROT: Qu'une pose figée d'admiration et de désir....

- COLOMBINE: Après, le froid me pénétra et cette fraîcheur qui avait fait mon bonheur en sa présence me devint insupportable, et je grelottai.

- PIERROT: L'absence.

- COLOMBINE: Les arbres courbaient doucement la tête il y a un moment encore avec humilité, confondus de bonté. Ils prenaient subitement un aspect effrayant. Le hibou distrait après avoir chanté des louanges, devenait une chouette étrange demandant ma perte aux cailloux qui roulaient. Je me suis sentie toute seule dans cette nature hostile, et je me suis enfuie vers le village, vers les cheminées fumantes, vers les foyers aux braises bien chaudes, et vers les hommes au repos devant la soupe qui sent si bon.

- PIERROT: Elle s'est réfugiée chez les hommes.

- COLOMBINE: Quand je suis arrivée au village, j'y ai vu la rue triste et les maisons bien closes, mais des bruits familiers derrière les vitres jaunes. Des enfants chantaient, des hommes parlaient, le pot fumait au dessus des tisons, et le chat ronronnait. J'ai entendu les portes

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claquer, chassant d'un son sinistre la nuit tant redoutée. J'ai vu sur les pavés mouillés, briller les réverbères dans un halo de brume, les flaques se rider, les gouttes tomber, et tout m'abandonner. Vers le chat galeux qui cachait ses flancs maigres, j'ai couru et il s'est sauvé.

- PIERROT: Le chat maigre s'est sauvé!

- COLOMBINE: À l'intérieur les gens vivaient. Dans les cabarets, les uns jouaient et les autres buvaient. La bonne vibrait vers celui qu'elle aimait. Il fumait, attablé, et il la regardait. Là-bas, l'enfant parlait avec le chien docile, avec le chien servile tendant la tête aux coups, avec le chien plus vil qui lui lèche la joue. L'enfant, c'est son ami, son tyran, et son Maître.

- PIERROT: Elle regardait par la fenêtre, les gens vivaient au delà de sa nuit qui pleurait.

- COLOMBINE: Mais ces gens sont partis, et ils se sont couchés, et moi je suis rentrée dans mon château d'été.

Silence gêné.

- PIERROT: Votre château est bien joli la nuit quand la lune au dessus l'imbibe de clarté.

- COLOMBINE: Je ne veux plus de lune, je ne veux plus rêver, je suis venue chercher les plaisirs de la vie que l'on m'a refusés.

- PIERROT: Pourtant là-haut elle nous regarde, elle ferme les yeux et sa bouche sourit.

- COLOMBINE: Je ne veux plus la regarder.

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ACTE 2

Scène 1:

muette, mimée.

Fin d'un après-midi d'été, voluptueux, il faut donner une impression sensuelle.

Quand la porte de la boulangerie s'ouvre: bruit de cricris assourdissant, odeur de pain frais.

Ce sentiment de légèreté et d'euphorie des soirs, ce besoin d'activité qui suit une journée trop chaude et oisive.

LE CHOEUR

Place! en sa longue robe bleue

Toute en satin qui fait frou-frou,

C'est une impure. palsambleu!

Dans sa chaise qu'il faut qu'on loue,

Fut-on philosophe ou grigou,

Car tant d'or s'y relève en bosse,

Que ce luxe insolent bafoue

Tout le papier de Monsieur Loss!

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- Les CLOCHES - Les deux VIEILLES FILLES tout en noir sortent de leur maison avec leur livre de messe, (c'est l'heure des vêpres), ridées, desséchées, coiffées avec un chapeau sans époque. Dans ce soir d'été calme, elles paraissent démodées et déplacées - Cependant tout est sympathique dans cette atmosphère et elles nous font penser à l'ombre silencieuse de l'église - L'ABBÉ, grand et mince dans sa soutane noire, passe en lisant son bréviaire - Les cloches se sont tues - on entend des CANTIQUES qui sentent la paix et l'encens, chantés par coeur par les enfants, sans aucune expression voulue - refrain monotone et familier mais donnant une impression spirituelle. - Nous parviennent progressivement les CLOCHETTES ET LE TROT D'UN CHEVAL.

- ELLE PARAîT.

- C'est une impure - une dame de la ville très coquette qui a eu des amants; robe de satin, costume évoquant ce milieu riche où l'on s'ennuie, en contraste avec notre atmosphère campagnarde. Elle personnalise l'amour sensuel, la volupté - Les CHANTS DE L'ÉGLISE S'ÉTEIGNENT brusquement comme saisis d'indignation par cette intrusion dans leur sanctuaire de silence - Elle s'arrête sur la place, les chevaux piaffent, le cocher a une très belle livrée - La chaise de poste est très richement décorée - La vitre de la portière est ouverte. LA DAME REGARDE au dehors - Impression variable sur les personnages en scène: Les VIEILLES FILLES tournent le dos en cancanant. L'ABBÉ lève le nez, la voit, il joint les mains dans un signe d'imploration vers le ciel. LE ROBIN s'écarte devant l'amour avec un sentiment

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masochiste, avec une volupté dans cette humiliation. PIERROT sera ébahi, émerveillé, étonné, paralysé par un sentiment qu'il n'analyse pas encore.

Courbettes de LUSTUCRU très vieilli.

Le temps reste suspendu sur ce tableau immobile.

Scène 2:

(sans rideau)

Le CHOEUR

Arrière, robin crotté! place,

Petit courtaud, petit abbé,

Petit poète jamais las

De la rime non attrapée!

La portière s'ouvre, rejet de PIERROT bousculé - Sortie de la DAME pour voir, face-à-main, air supérieur - Échange hautain: il n'a rien à faire là! - Commentaire sur l'imprudence et l'impudence des pauvres - Excuses de PIERROT qui se tient courbé, la tête basse, humblement.

- COLOMBINE: Alors mon ami, où aviez-vous la tête?

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- PIERROT: Sauf votre respect, Madame, j'ai toujours eu ma tête à moi, et voyez, elle est bien sur mes deux épaules.

- COLOMBINE: Alors c'est de l'inconscience ou de l'imprudence!

- PIERROT: Mais j'étais là tout baba, immobile comme une souche, et c'est vous qui m'avez bousculé.

- COLOMBINE: Je m'étais trompée, ce n'est pas de l'imprudence, c'est de l'impudence! Quels temps vivons-nous, plus de respect! On se ferait presqu'injurier par des domestiques.

- PIERROT: Je ne suis pas domestique madame, je suis Maître artisan, pour vous servir!

- COLOMBINE: Avez-vous vu comme vous êtes attifé mon pauvre homme. Regardez, Firmin, cette dégaine!

- FIRMIN: C'est que, Madame, il est en tenue de travail.

- COLOMBINE: C'est bien ce que je voulais dire, un de ces culs-terreux qui oeuvrent dans la poussière et la boue.

- FIRMIN: (violent) et qui vous nourrissent Madame!

- COLOMBINE: Suffit, Firmin! Assez d'impertinences, restez à votre place, vous êtes empoté, c'est vrai, mais ce n'est pas une raison pour vous emporter.

- FIRMIN (humblement): Bien Madaame!

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- COLOMBINE: Quel patelin! Je suis venue revoir mon père MONSIEUR JEAN DE NIVELLE (elle le dit très fort avec orgueil, et regarde autour d'elle pour juger de l'effet).

TOUS se découvrent rapidement:

- Longue vie à not' Maître!

- COLOMBINE: Il me rappelle près de lui, mais je ne vois ici personne pour m'accueillir, à part ces demeurés!

Quand je pense que j'ai passé là mon enfance! Voyez-vous Firmin, vous qui malgré tout avez un peu d'esprit, m'imaginez-vous en pauvresse courant sur ces chemins pierreux, m'amusant d'un rien à regarder le ciel et à faire des bouquets?

- FIRMIN: Oh non! Madame, Madame est trop distinguée!

- COLOMBINE: Et pourtant vois-tu petit homme, malgré tous ces bijoux, ces richesses que j'ai su gagner par mes mérites et les largesses de mes amis....

- FIRMIN (bas): Oh! sûrement pas à la sueur de son front...

- COLOMBINE: Tais-toi! Impertinent, tête à claques, tu ne peux pas comprendre combien maintenant cet air si pur me saoule. J'y crois retrouver quelque chose! Tout ce que j'ai abandonné pour courir le monde.

- FIRMIN (bas): Pas très loin dans le monde, Paris seulement.

- COLOMBINE: Souvenirs d'enfance, le soleil couchant, le soir, les bruits familiers, la nuit tombante, la lune...et...cette odeur de pain frais...

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Elle s'arrête. interdite....et...

- COLOMBINE: Oh! comme je suis émue.

Elle se cache derrière son éventail.

Silence.

Elle se ressaisit.

- COLOMBINE: Voyons, secouez-vous, vous autres! N'y a-t-il pas meilleur chemin pour aller au château que cette route défoncée? N'y aurait-il personne pour me guider?

PIERROT s'avance.

- PIERROT: À votre service, Madame, je dois justement monter livrer.

COLOMBINE sans regarder, un pied sur le marchepied de sa voiture, lui tournant le dos.

- COLOMBINE: Très bien, puis-je vous faire confiance? Qui êtes-vous garçon?

- PIERROT: Je suis PIERROT, successeur de Maître LUSTUCRU.

COLOMBINE reste un moment immobile comme sidérée.

Elle se retourne et le regarde.

- COLOMBINE dans un sanglot: ....: Pierrot! .... Pierrot!

RIDEAU

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Scène 3:

Le CHOEUR

Voici que la nuit vraie arrive...

Cependant jamais fatigué

D'être inattentif et naïf,

François-les-bas-bleus s'en égaie.

FRANÇOIS s'amuse à suivre du doigt le vol de la chauve-souris qui zigzague - apparition en contre-jour de COLOMBINE. Elle sanglote dans les bras de PIERROT. Celui-ci, ému, lui caresse les cheveux.

- PIERROT: Ne pleure pas, rien ne s'est passé, tout est oublié. Regarde autour de toi, notre village est toujours le même. Ici le temps ne compte pas. Seuls les hommes et leur coeur font vibrer cet air pur que nous respirons.

- COLOMBINE: Je regrette, Pierrot, si j'avais su, j'étais trop jeune, et maintenant je suis trop vieille pour recommencer.

- PIERROT: À la lumière de la lune, mon coeur verra toujours et éternellement la Colombine qu'elle m'a choisie.

- COLOMBINE: C'est ma faute, je n'aurais pas dû partir.

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- PIERROT: Quelque chose en toi devait être satisfait. Ta curiosité t'a entraînée dans le pays où il n'y a pas de soleil, pas de nuit, pas de lune, le pays du bruit et de la foule, le pays où les âmes entassées brouillent leurs effluves en un magma informe et muet. La ville, Colombine! La négation de la personne et la perdition des volontés, où chacun court vers un but sans importance mais qu'il croit urgent, au point d'en écraser ceux qui sont sur son chemin. L'usure du bien dans la tentation des occasions. Le néant teinté de bruit et de couleurs. Le vrai caché de scintillements artificiels.

- COLOMBINE: Tout ça je le découvre avec toi ici. Je ne savais pas, j'ai été saoulée d'un triomphe factice.

- PIERROT: Présent, Passé, Futur, tout se rejoint dans la boucle du temps. Inutile de revenir en arrière, nous avons tout en nous, rien n'existe en dehors de ce qui y est inscrit. Ce que nous y avons écrit s'efface devant l'immensité, devant un infini, une impalpable présence. Il n'y a pas de réalité, tout pour nous n'est qu'illusion.

- COLOMBINE: Je ne veux que toi. Tout le reste m'est égal, échappons-nous, sauvons-nous!

- PIERROT: C'est ce que tu crois être toi que tu veux fuir. Si tu ne sais pas te reconnaître, où trouveras-tu la paix? C'est ici qu'est ta vérité. C'est ici qu'est ton bonheur (il baisse la voix ému) et le mien.

- COLOMBINE: Mon Pierrot, je ferai ce que tu voudras.

- PIERROT: C'est elle (il montre la lune) qui l'a voulu, laissons-nous guider, elle sera éternellement là pour nous.

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On les voit partir enlacés dans une lumière diaphane , irréelle.


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